Хелпикс

Главная

Контакты

Случайная статья





Note sur l’édition numérique. 31 страница



Je m’entendais tout à fait bien avec les pigeons, ils me rappelaient un peu Jonkind... Je leur ai appris à faire des tours... Comme ç a à force de me connaî tre... Bien sû r, ils me mangeaient dans la main... mais j’obtenais beaucoup plus fort, qu’ils tiennent tous les douze ensemble perché s sur le manche du balai... J’arrivais ainsi, sans qu’ils bougent, sans qu’un seul veuille s’envoler, à les descendre... et les remonter du magasin... C’é tait vraiment des sé dentaires. Au moment de les foutre dans le panier quand il fallait bien qu’on dé marre ils devenaient horriblement tristes. Ils roucoulaient plus du tout. Ils rentraient la tê te dans les plumes. Ils trouvaient ç a abominable.

Deux mois ont passé encore... Peu à peu comme ç a Courtial il s’est mis bien en confiance. Il é tait maintenant persuadé qu’on é tait faits pour s’entendre... Je pré sentais bien des avantages, j’é tais pas trè s difficile sur la nourriture ni sur la ré tribution ni sur les heures de boulot... Je ré criminais pas chouia!... Pourvu que je soye libre le soir, qu’aprè s sept heures on me foute la paix, je me considé rais bien servi...

À partir de la minute où il barrait prendre son train je devenais moi le seul patron du bastringue et du journal... J’é liminais les inventeurs... Je leur donnais la bonne parole et puis je m’é lanç ais en croisiè re, souvent vers la rue Rambuteau, avec la carriole au cul, pour le dé part des « Messageries », une pleine brouette de « cancans ». Au dé but de la semaine, j’avais toute la morasse à reprendre, les typos, le clichage, les gravures. Ç a faisait en plus des pigeons, du Zé lé , des maintes autres bricoles, un manè ge qui n’arrê tait pas... Lui, il remontait vers son bled. Il avait là -bas, qu’il me disait, du travail urgent. Hum! La né o-agriculture!... qu’il me racontait comme ç a sans rire... mais je croyais bien que c’é tait du bourre... Quelquefois il oubliait de revenir, il restait deux, trois jours dehors... J’é tais pas inquiet pour ç a... Je me dé tendais un peu, j’en avais besoin... Je donnais à bouffer aux oiseaux là -haut dans les combles, et puis j’accrochais ma pancarte: « C’est fermé pour aujourd’hui » en plein milieu de la vitrine... J’allais m’installer peinard sur un banc dessous les arbres, à proximité... De là je surveillais la cambuse, les allé es et venues... Je regardais venir le monde, toujours la mê me bande de cloches, les mê mes maniaques, les mê mes tronches d’hagards, la horde des râ leux, des abonné s ré calcitrants... Ils se cognaient dans l’inscription. Ils saccageaient le bec-de-cane, ils se barraient, j’é tais bien content.

Quand il revenait de sa bordé e, l’autre polichinelle, il

avait une drô le de mine... Il me regardait curieusement pour voir si je me gourais pas...

« J’ai é té retenu, tu sais, l’expé rience é tait pas au point... Je croyais jamais en sortir!...

— Ah! Ç a c’est dommage, que je faisais... J’espè re que vous ê tes content?... »

Peu à peu, de fil en aiguille, il m’en a dit davantage, encore un peu plus tous les jours, il m’a donné tous les dé tails sur tous les dé buts de son business. Y en avait des pas ordinaires! Des trucs à se faire bien é tendre. Comment ç a s’é tait goupillé, et puis tous les alé as, les condé s les plus pé rilleux, les petites ristournes en profondeur... Enfin, il m’a bien affranchi, ce qui devient tout à fait rare, si on songe un petit instant à son caractè re saligaud, à ses mé fiances innombrables, à ses dé boires calamiteux... C’é tait pas un homme qu’aimait se plaindre... Il en avait eu des é checs et des contredanses! À pas croire vraiment!... C’é tait pas toujours la pause, le trafic, la copinerie des inventeurs!... Il faut pas confondre Chacals! Chacos!... et petites saucisses!... Ah! non! Y en avait parmi, de temps en temps, qu’é taient des vé ritables sauvages, absolument diaboliques, qui ressautaient comme des mé linites dè s qu’ils se sentaient enveloppé s... É videmment pourtant bien sû r on peut pas contenter tout le monde! Le diable et son train! Ç a serait trop commode! J’en savais moi-mê me quelque chose!... Il me donnait à ce propos-là un exemple de malignité qu’é tait vraiment terrifique. Jusqu’où ç a pouvait conduire...

En 1884, il avait reç u commande par les é diteurs de L’É poque Beaupoil et Brandon, Quai des Ursulines, d’un manuel d’instruction publique destiné au second programme des É coles Pré liminaires... Un travail forcé ment succinct, mais fignolé cependant, é lé mentaire certes, mais compact! Spé cifiquement condensé... L’Astronomie domestique s’intitulait cet opuscule et puis par la mê me occasion: Gravitation. Pesanteur. Explications pour les Familles. Il se pré cipite donc au boulot... Il s’y colle sé ance tenante... Il aurait pu se contenter de livrer à la date convenue un petit ouvrage en bref, expé dié à la va-je-te-pousse! à coups d’emprunts malencontreux dans les « Revues » é trangè res... Des citations momentané es... mal tronqué es! Perverties! Hâ tives! et bâ tir six, quatre! deux! une nouvelle cosmogonie encore mille fois plus miteuse que toutes les autres miniatures, entiè rement fausse et sans raison... Complè tement inutilisable! Courtial, on le savait d’avance, ne mangeait pas de ce pain-là. C’é tait une conscience! Son souci majeur, avant tout, avant de se mettre à l’ouvrage, c’é tait des ré sultats tangibles... Il voulait que son lecteur en personne lui-mê me se forme sa propre conviction, par ses propres expé riences... quant aux choses les plus relatives, des astres et de la pesanteur... Qu’il dé couvre lui-mê me les lois... Il voulait ainsi l’obliger ce lecteur, toujours fainé asson, à des entreprises trè s pratiques et point seulement le contenter par une ritournelle de flatteries... Il avait ajouté au livre un petit guide de construction pour le « Té lescope Familial »... Quelques carré s de cartonnage fournissaient la chambre noire... Un jeu de miroirs pacotille... un objectif ordinaire... Quelques fils plombé s... un tube d’emballage... On s’en tirait en suivant strictement les clauses pour dix-sept francs soixante-douze (devis au carat)... Pour ce prix (en plus de ce passionnant et si instructif montage) on devait obtenir chez soi, non seulement une vue directe des principales constellations, mais encore des photographies de la plupart des grands astres de notre zé nith... « Toutes les observations sidé rales à la porté e des familles »... C’é tait la formule... Plus de vingt-cinq mille lecteurs, dè s la parution du manuel, se mirent sans dé semparer à la construction de l’objet, le merveilleux appareil photosidé ral miniature...

Je l’entends encore des Pereires, me raconter avec dé tails tous les malheurs qui s’ensuivirent... L’effroyable mé prise des Autorité s compé tentes... leur partialité abjecte... Combien ce fut tout ç a pé nible, infect, é cœ urant... Combien de libelles il avait reç us. Menaces... Dé fis... Mille missives comminatoires... Des sommations juridiques... Comme il avait dû s’enfermer, se calfeutrer dans son garno!... Il demeurait alors rue Monge... Et puis traqué de plus en plus, s’enfuir jusqu’à Montretout, tellement qu’ils é taient les voyeurs, rageurs, vicieux, insatiables, dé ç us par la Té lescopie... le drame avait duré six mois... et c’é tait pas encore fini!... Certains amateurs rancuneux, encore plus poisseux que les autres ils profitaient du dimanche... Ils arrivaient à Montretout escorté s de toutes leurs familles pour botter les fesses du patron... Il n’avait pu recevoir personne pendant presque un an... L’affaire « photosidé rale » c’é tait qu’un petit exemple parmi beaucoup d’autres! de ce qui pouvait jaillir du profond des masses dè s qu’on tentait de les é duquer, de les é lever, de les affranchir...

« Moi, je peux dire, tenez Ferdinand, que moi j’ai souffert pour la Science... Pire que Flammarion c’est certain! pire que Raspail! pire que Mongolfier encore! Moi en petit é videmment! J’ai tout fait! J’ai fait davantage! » Il me ré pé tait ç a bien souvent... Je ré pondais rien... Il me toisait de profil... douteux... Il voulait voir l’impression... alors il piquait en plein tas dans la carambouille... aprè s son dossier... Il l’extirpait au jugé de sous l’é norme tumulus... Il l’é poussetait à petits coups... Il se ravisait... Il l’ouvrait prudemment devant moi...

« J’y ré flé chis!... Je me repens... À mon tour, je suis peut-ê tre un petit peu chargé d’amertume! entraî né par mes souvenirs!... Je suis peut-ê tre un peu injuste... Grand Dieu! J’ai bien quelques raisons!... Je te demande? J’ai oublié chemin faisant, et cela vraiment c’est trè s mal... pas exprè s bien sû r! pas exprè s! les plus touchants, peut-ê tre en somme les plus sincè res, les plus exquis té moignages... Ah! Tous ne m’ont point mé connu!... La hideur du genre humain n’est pas absolument totale! Non! Quelques â mes é levé es, de-ci, de-là, par le monde... ont su reconnaî tre ma complè te bonne foi! Voici! Voilà ! Encore une autre! » Il extrayait au hasard des lettres, des mé moires, de ses recueils d’observations... « Je vais t’en lire une, parmi d’autres! »

Cher Courtial, cher maî tre et vé né ré pré curseur! C’est bien grâ ce à vous, à votre admirable et si scrupuleux té lescope (des familles) que j’ai pu voir hier à deux heures et sur mon propre balcon toute la lune, dans sa totalité complè te et les montagnes et les riviè res, et mê me je pense une forê t... Peut-ê tre mê me un lac! J’espè re bien avoir aussi Saturne, avec mes enfants, dans le cours de la semaine prochaine, comme c’est indiqué (aux lettres italiques) sur votre « calendrier sidé ral » et aussi Bellegophore un peu plus tard, dans les derniers jours de l’automne, comme vous l’avez vous-mê me é crit à la page 242... À vous cher, gracieux et bienveillant maî tre, à vous de corps, de cœ ur, d’esprit ici-bas et dans les é toiles.

Un transformé.

Il gardait toujours comme ç a, dans son dossier mauve et lilas, toutes les babilles admiratives. Les autres, les dé favorables, les menaç antes, les draconiennes, les pustuleuses, il les brû lait sé ance tenante. Pour ç a tout au moins, il pré servait un certain ordre... autant de poisons en fumé e! qu’il m’annonç ait à chaque fois en mettant le feu à ces horreurs... Que de mal on pourrait dé truire si tout le monde en faisait autant! Moi je crois que les favorables, il se les é crivait à lui-mê me... Il les montrait aux visiteurs... Il me l’a jamais trè s positivement avoué... Y avait des sourires quelquefois... J’approuvais pas complè tement. Il se rendait un petit peu compte que je sentais bien la vapeur. Du coup, il me faisait la gueule... Je montais nourrir les pigeons ou je descendais au Zé lé ...

J’allais aussi pour lui maintenant « banquer » ses mises aux « É meutes » au coin du Passage Radziwill. Il aimait mieux que ç a soye moi, à cause des clients, que ç a pouvait lui faire du tort... Sur « Cartouche » et « Lysistrata » dans Vincennes « premiè re au galop »... Et youp! là là !...

« Tu diras bien que c’est ton plâ tre!... » Il devait de l’argent à tous les « boucs ». Il tenait pas du tout à se faire voir... Le mec qui prenait le plus de paris, entre les soucoupes, il avait un drô le de nom, il s’appelait Naguè re... Il avait un truc pour bé gayer, pour bafouiller tous les gagnants... Il faisait comme ç a, je le crois, exprè s, pour qu’on se trompe un tout petit peu... Aprè s il contestait tout... Il faisait sauter le numé ro... Moi je lui faisais toujours é crire... On perdait quand mê me.

Je ramenais Les É chos des Turfs ou alors La Chance... Si sa culotte é tait forte, il me faisait, encore ce culot, une petite sé ance... Il recevait plus les inventeurs... Il les renvoyait tous aux pelotes avec leurs maquettes, leurs graphiques... — Allez-vous-en tous, vous torcher! C’est pas travaillé, ces é pures!... Vous avez pas la migraine!... Ç a sent le cambouis, la margarine! Des idé es, comme ç a? des nouvelles? mais j’en pisse moi, trois pots par jour!... Vous avez pas des fois honte? Vous sentez pas la catastrophe? Vous osez venir pré senter ç a? À moi? qui suis submergé par les inepties! Hors d’ici! Tudieu! Dilapidateurs! Fainé ants de l’â me! et de corps!...

Il se faisait virer le mecton, il rebondissait dans la porte, il volait avec son rouleau. Courtial il en avait plein le bouc! Il voulait penser à autre chose... C’est moi qui é tais la diversion, il me cherchait n’importe quelle salade... « Toi, n’est-ce pas, tu ne te doutes de rien! Tu é couteras n’importe quoi! Tu n’as rien à faire au fond... Mais moi, tu comprends, mon ami, ç a n’est pas du tout le mê me afur... Ah! pas du tout le mê me point de vue!... J’ai un souci moi... Un souci mé taphysique! Permanent! Irré cusable! Oui! Et qui ne me laisse pas tranquille! Jamais! Mê me comme ç a quand j’en ai pas l’air! Quand je te cause de choses et d’autres! Je suis tracassé ! !... relancé !... parcouru par les é nigmes!... Ah! voilà ! Tu ne t’en doutais pas! Ç a te surprend bien! Tu n’en as pas la moindre idé e? »

Il me fixait à nouveau, comme s’il ne m’avait encore vraiment jamais bien dé couvert... Il se rebiffait les bacchantes, il s’é poussetait les pellicules... Il allait chercher la laine pour se la passer sur ses tatanes... Tout en faisant ç a, il continuait à m’é valuer...

« Toi n’est-ce pas, qui te laisses vivre! Qu’est-ce que ç a peut te faire? Tu t’en fous au maximum des consé quences universelles que peuvent avoir nos moindres actes, nos pensé es les plus impré vues!... Tu t’en balances!... tu restes hermé tique n’est-ce pas? calfaté !... Bien sanglé au fond de ta substance... Tu ne communiques avec rien... Rien n’est-ce pas? Manger! Boire! Dormir! Là -haut bien peinardement... emmitouflé sur mon sofa!... Te voilà comblé... Bouffi de tous les bien-ê tre... La terre poursuit... Comment? Pourquoi? Effrayant miracle! son pé riple... extraordinairement mysté rieux... vers un but immensé ment impré visible... dans un ciel tout é blouissant de comè tes... toutes inconnues... d’une giration sur une autre... et dont chaque seconde est l’aboutissant et d’ailleurs encore le pré lude d’une é ternité d’autres miracles... d’impé né trables prodiges, par milliers!... Ferdinand! millions! milliards de trillions d’anné es... Et toi? que fais-tu là, au sein de cette voltige cosmologonique? du grand effarement sidé ral? Hein? tu bâ fres! Tu engloutis! Tu ronfles! Tu te marres!... Oui! Salade! Gruyè re! Sapience! Navets! Tout! Tu t’é broues dans ta propre fange! Vautré ! Souillé ! Replet! Dispos! Tu ne demandes rien! Tu passes à travers les é toiles... comme à travers les gouttes de mai!... Alors! tu es admirable, Ferdinand! Tu penses vé ritablement que cela peut durer toujours?... »

Je ré pondais rien... Je n’avais pas d’opinion fixe sur les é toiles, ni sur la lune, mais sur lui-mê me, la saloperie!... alors j’en avais bien une. Et il le savait bien la tante!...

« Tu chercheras à l’occasion, là -haut, dans la petite commode. Tu les mettras toutes ensemble. J’en ai reç u au moins une centaine de lettres du mê me genre. Je voudrais tout de mê me pas qu’on me les prenne!... Tu les classeras, tiens!... T’aimes ç a l’ordre!... Tu te feras plaisir!... » Je savais bien ce qu’il dé sirait... Il voulait encore me bluffer!... « Tu trouveras ma clef au-dessus du compteur... Moi je m’absente un peu! Tu vas refermer le magasin... Non, tu vas rester pour ré pondre... » Il se ravisait... « Tu diras que je suis parti! loin!... trè s loin!... en expé dition!... que je suis parti au Sé né gal!... à Pernambouc!... au Mexique!... où tu voudras! Sacredié !... pour aujourd’hui, c’est bien suffisant!... J’en ai une vé ritable nausé e de les voir sortir du jardin... Rien que de les apercevoir, je me trouverais mal!... Ç a m’est é gal!... dis-leur ce que tu veux... Dis-leur que je suis dans la Lune!... que c’est pas la peine de m’attendre... Ouvre-moi la cave à pré sent! Tiens bien le couvercle! Me le laisse pas retomber sur la gueule comme la derniè re fois!... C’é tait sû rement intentionnel!... »

Je ré pondais pas à ces mots-là... Il s’engageait dans l’ouverture. Il descendait deux, trois é chelons... Il attendait un petit instant, il me dé clarait encore...

« Tu n’es pas mauvais, Ferdinand... ton pè re s’est trompé sur ton compte. Tu n’es pas mauvais... T’es informe! informe voilà !... proto-plas-mique! De quel mois es-tu, Ferdinand! En quel mois naquis-tu veux-je dire!... Fé vrier? Septembre? Mars?

— Fé vrier, Maî tre!...

— Je l’aurais parié cent sous! Fé vrier! Saturne! Que veux-tu devenir! Pauvre nigousse! Mais c’est insensé ! Enfin baisse la trappe! Quand je serai complè tement descendu! Tout à fait en bas, tu m’entends! Pas avant surtout! Que je me casse pas les deux guisots! C’est une é chelle en rillette! elle flanche du milieu!... Je dois toujours la ré parer! Amè ne!... » Il gueulait encore du tré fonds de la cave... « Et surtout pas d’importuns! Pas d’emmerdeurs! Pas d’ivrognes! T’entends, je n’y suis pour personne! Je m’isole! Je m’isole absolument!... Je resterai peut-ê tre parti deux heures... peut-ê tre deux jours!... Mais je veux pas qu’on me dé range! Ne t’inquiè te pas! Peut-ê tre que je remonterai jamais! Tu n’en sais rien! s’ils te le demandent!... En mé ditation complè te?... T’as saisi?...

— Oui, Maî tre!

— Totale! Exhaustive! Ferdinand! Retraite exhaustive!...

— Oui, Maî tre... »

Je renvoyais le truc à pleine volé e avec une explosion de poussiè re! Ç a tonnait comme un canon... Je poussais les journaux sur la trappe, c’é tait entiè rement camouflé... on voyait plus l’ouverture... Je montais nourrir les pigeons... Je restais là -haut un bon moment... Quand je redescendais, s’il é tait encore dans le trou, je me demandais toujours quand mê me si il é tait rien arrivé !... J’attendais encore un peu!... Une demi-heure... trois quarts d’heure... et puis je commenç ais à trouver que la comé die suffisait... Je soulevais alors un peu le battant et je regardais dans l’inté rieur... Si je le voyais pas, je faisais du raffut!... Je sonnais le battant contre les planches... Il é tait forcé de ré pondre... Ç a le faisait ressortir du né ant... Il roupillait presque toujours à l’abri du vasistas dans les replis du Zé lé dans la grande soie, les gros bouillons... Il fallait aussi que j’y travaille... Je le faisais dé caniller... Il remontait au niveau du sol... Il rapparaissait... Il se frottait les châ sses... Il retapait sa redingote... Il se retrouvait tout é tourdi dans la boutique...

« Je suis é bloui, Ferdinand! C’est beau... C’est beau... C’est fé erique! »

Il é tait pâ teux, il é tait plus trè s bavard, il é tait calmé... Il faisait comme ç a avec sa langue: « Bdia! Bdia! Bdia! »... Il sortait du magasin... Il vacillait d’avoir dormi. Il s’en allait comme un crabe dans la diagonale... Cap: le pavillon de la Ré gence!... Le café, le genre voliè re en faï ence, à jolis trumeaux, qu’é tait encore à l’é poque au milieu du parterre moisi... Il se laissait choir au plus proche... sur le gué ridon prè s de la porte... Moi, de la boutique je l’observais bien... Il se tapait d’abord sa verte... C’é tait facile de le bigler... Toujours nous avions en vitrine le fort joli té lescope... L’exemplaire du grand concours... Il faisait peut-ê tre pas voir Saturne, mais on voyait bien des Pereires comment qu’il sucrait sa « puré e ». Aprè s ç a c’é tait « l’oxygè ne » et puis encore un vermouth... On distinguait bien les couleurs... Et juste avant de prendre son dur le fameux grog le « der des der ».

Aprè s son terrible accident, Courtial avait fait le vœ u, absolument solennel, de ne plus jamais, à aucun prix, reprendre le volant dans une course... C’é tait fini! Terminé ! Il avait tenu sa promesse... Et mê me encore vingt ans plus tard il fallait presque qu’on le supplie pour qu’il se dé cide à conduire au cours d’inoffensives promenades... ou bien en certaines circonstances pour d’anodines dé monstrations. Il é tait beaucoup plus tranquille dans son sphé rique en plein vent...

Toute son œ uvre sur la « mé canique » tenait dans les livres... Il publiait d’ailleurs toujours bon ou mal an deux traité s (avec les figures) sur l’é volution des moteurs et deux manuels avec planches.

L’un de ces petits opuscules avait é té à l’origine de trè s virulentes controverses et mê me de quelque scandale! Nullement par sa faute au surplus! Le fait, c’est notoire, de quelques aigrefins vé reux ayant travesti sa pensé e dans un but de lucre imbé cile! Pas du tout dans sa maniè re! Voici le titre dans tous les cas:

« L’AUTOMOBILE SUR MESURE POUR 322 FRANCS 25. Guide de construction inté grale. Manufacture entiè re chez soi. Quatre places, deux strapontins, tonneau d’osier, 22 kilomè tres à l’heure, 7 vitesses et 2 marches arriè re. » Rien que des piè ces dé taché es! acheté es n’importe où ! assemblé es au goû t du client! selon sa personnalité ! selon la vogue et la saison! Ce petit traité fit fureur... entre les anné es 1902-1905... Ce manuel, c’é tait un progrè s, contenait non seulement les plans, mais encore toutes les é pures au deux cent milliè me! Photos, ré fé rences, profils... tous impeccables et garantis.

Il s’agissait de lutter, sans perdre une seconde, contre le pé ril naissant des fabrications « en sé rie ». Des Pereires malgré son culte du progrè s certain exé crait, depuis toujours, toute la production standard... Il s’en montra dè s le dé but l’adversaire irré ductible... Il en pré sageait l’iné luctable amoindrissement des personnalité s humaines par la mort de l’artisanat...

À l’é poque de cette bataille pour l’automobile sur mesure, Courtial é tait dé jà presque cé lè bre dans le milieu des novateurs pour ses recherches originales, extrê mement audacieuses sur le « Chalet Polyvalent », la demeure souple, extensible, adaptable à toutes les familles! sous tous les climats!... « La maison pour soi » absolument dé montable, basculable (transportable é videmment), ré tré cissable, abré geable instantané ment d’une ou deux piè ces à volonté, selon les besoins permanents, passagers, enfants, invité s, vacances, modifiable à la minute mê me... selon toutes les exigences, les goû ts de chacun... « Une maison vieille, c’est celle qui ne bouge plus!... Achetez jeune! Faites souple! Ne bâ tissez pas! Montez! Bâ tir c’est la mort! On ne bâ tit bien que des tombes! Achetez vivant! Demeurez vivants! Le “ Chalet Polyvalent ” marche avec la vie!... »

Tel é tait le ton, l’allure du manifeste ré digé tout par lui-mê me, à la veille de l’Exposition: L’Avenir de l’Architecture au mois de juin 98 dans la Galerie des Machines. Son opuscule de la construction mé nagè re avait provoqué presque immé diatement un extraordinaire é moi chez les futurs retraité s, les pè res de famille à revenus minimes, chez les fiancé s sans abri et les fonctionnaires coloniaux. On le harcelait de demandes, des quatre coins de la France, de l’É tranger, des Dominions... Son chalet, tel quel, entiè rement debout, toit mobile, 2492 clous, 3 portes, 24 travé es, 5 fenê tres, 42 charniè res, cloisons en bois ou tarlatane, suivant la saison, fut primé « hors classe » imbattable... Il s’é rigeait à la dimension dé siré e avec l’aide de deux compagnons et sur n’importe quel terrain en 17 minutes, 4 secondes!... L’usure é tait insignifiante... la duré e donc illimité e!... « Seule, la ré sistance est ruineuse! Il faut qu’une maison entiè re joue, ruse comme un vé ritable organisme! flotte! s’efface mê me dans les remous du vent! dans la tempê te et la bourrasque, dans les paroxysmes orageux! Dè s qu’on l’oppose, inqualifiable sottise! aux dé chaî nements naturels c’est le dé sastre qui s’ensuit!... Qu’exiger de la structure? la plus massive? la plus galvanique? la mieux cimenté e? Qu’elle dé fie les é lé ments? Folie suprê me! Elle sera c’est bien fatal, un jour ou l’autre bouleversé e, complè tement ané antie! Il n’est, pour s’en convaincre un peu, que de parcourir l’une de nos si belles et si fertiles campagnes! Notre magnifique territoire! n’est-il point jonché, du Nord au Midi, de ruines mé lancoliques! d’autrefois fiè res demeures! Altiers manoirs! parure de nos sillons, qu’ê tes-vous devenus? Poussiè res! »

« Le “ Chalet Polyvalent ” souple lui! tout au contraire s’accommode, se dilate, se ratatine suivant la né cessité, les lois, les forces vives de la nature! »

« Il plie beaucoup, mais ne rompt pas... »

Le jour mê me qu’on inaugurait son stand, aprè s le passage du Pré sident Fé lix Faure, la parlote et les compliments, la foule rompit tous les barrages! service de garde balayé ! Elle s’engouffra si effré né e entre les parois du chalet, que la merveille fut à l’instant arraché e, é pluché e, complè tement dé glutie! La cohue devint si fié vreuse, si dé sireuse, qu’elle comburait la matiè re!... L’exemplaire unique ne fut point dé truit à proprement dire, il fut aspiré, absorbé, digé ré entiè rement sur place... Le soir de la fermeture, il n’en restait plus une trace, plus une miette, plus un clou, plus une fibre de tarlatane... L’é tonnant é difice s’é tait ré sorbé comme un faux furoncle! Courtial en me racontant ces choses, il en restait dé concerté à quinze ans de distance...

« J’aurais pu certainement m’y remettre... C’é tait un domaine, je le crois, où je m’entendais à merveille, sans me flatter. Je ne craignais personne pour l’é tablissement “ au carat ” d’un devis de montage sur terrain... Mais d’autres projets plus grandioses m’ont dé tourné, accaparé... Je n’ai jamais retrouvé le temps essentiel pour recommencer mes calculs sur les “ index de ré sistance ”... Et somme toute, malgré le final dé sastre ma dé monstration é tait faite!... J’avais permis par mon audace, à certaines é coles, à certains jeunes enthousiastes de se dé couvrir!... de manifester bruyamment! de trouver ainsi leur voie... C’é tait bien justement mon rô le! Je n’avais point d’autres dé sirs! L’Honneur é tait sauf! Je n’ai rien demandé, Ferdinand! Rien convoité ! Rien exigé des Pouvoirs! Je suis retourné à mes é tudes... Aucune intrigue! Aucune cautè le! Or é coute!... quelques mois passent... Et devine ce que je reç ois! Presque coup sur coup? Le “ Nicham ” d’une part, et huit jours aprè s, les “ Palmes Acadé miques ”!... Là vraiment j’é tais insulté ! Pour qui me prenaient-ils soudain? Pourquoi pas un bureau de tabac? Je voulais renvoyer toutes ces frelateries au Ministre! J’ai voulu pré venir Flammarion: “ N’en faites rien! N’en faites rien! Acceptez! acceptez! m’a-t-il ré pondu... Je les ai aussi! ” Dans ce cas-là, j’é tais couvert! Mais quand mê me, ils m’avaient tous salement flouzé !... Ah! les ordures indé niables! Mes plans furent tous dé marqué s, copié s, plagié s, entends-tu! de mille faç ons bien odieuses! Et absolument maladroites... par tant d’architectes officiels, bouffis, culotté s, sans vergogne, que j’ai é crit à Flammarion... Au jeu de me dé dommager on me devait au moins la Cravate!... Au jeu des honneurs, je veux dire!... Tu me comprends, Ferdinand! Il é tait bien de mon avis, mais il m’a plutô t conseillé de me tenir encore peinard, de ne pas dé clencher d’autres scandales... que ç a lui ferait lui-mê me du tort... De patienter encore un peu... que le moment n’é tait pas trè s mû r... En somme j’é tais son disciple... je ne devais pas l’oublier... Ah! je ne ressens nulle amertume, crois-moi bien! Certes! les dé tails m’attristent encore! Mais c’est bien tout! Absolument!... Une leç on mé lancolique... Rien de plus... J’y repense de temps à autre... »



  

© helpiks.su При использовании или копировании материалов прямая ссылка на сайт обязательна.