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LE NOM DE LA ROSE 50 страница



de convaincre tout le monde de l’é ternité du monde. Nous

savions tout sur les noms divins, et le dominicain enseveli

par Abbon – sé duit par le Philosophe – les a renommé s

en suivant les sentes orgueilleuses de la raison naturelle.

Ainsi le cosmos, qui pour l’Aré opagite se manifestait à qui

savait regarder en haut la cascade lumineuse de la cause

premiè re exemplaire, est devenu une ré serve d’indices

terrestres d’où on remonte pour nommer une abstraite

cause efficiente. Avant, nous regardions vers le ciel,

daignant jeter un regard courroucé à la boue de la

matiè re, maintenant nous regardons vers la terre, et nous

croyons au ciel sur le té moignage de la terre. Chaque mot

du Philosophe, sur qui dé sormais jurent mê me les saints

et les souverains pontifes, a renversé l’image du monde.

Mais il n’est pas allé jusqu’à renverser l’image de Dieu. Si

ce livre devenait... é tait devenu matiè re de libre

interpré tation, nous aurions franchi la derniè re limite.

— Mais qu’est-ce qui t’a fait peur dans ce discours

sur le rire? Tu n’é limines pas le rire en é liminant ce livre.

— Non, certes. Le rire est la faiblesse, la corruption,

la fadeur de notre chair. C’est l’amusette pour le paysan,

la licence pour l’ivrogne, mê me l’Eglise dans sa sagesse a

accordé le moment de la fê te, du carnaval, de la foire,

cette pollution diurne qui dé charge les humeurs et

entrave d’autres dé sirs et d’autres ambitions... Mais ainsi

le rire reste vile chose, dé fense pour les simples, mystè re

dé consacré pour la plè be. L’apô tre mê me le disait, plutô t

que de brû ler, mariez-vous. Plutô t que de vous rebeller

contre l’ordre voulu par Dieu, riez et amusez-vous de vos

immondes parodies de l’ordre, à la fin du repas, aprè s

avoir vidé les cruches et les fiasques. Elisez le roi des fols,

perdez-vous dans la liturgie de l’â ne et du cochon, jouez à

repré senter vos saturnales la tê te en bas... Mais ici, ici... »

A pré sent Jorge frappait du doigt sur la table, prè s du

livre que Guillaume tenait devant lui. « Ici on renverse la

fonction du rire, on l’é lè ve à un art, on lui ouvre les portes

du monde des savants, on en fait un objet de philosophie,

et de perfide thé ologie... Tu as vu hier comment les

simples peuvent concevoir, et mettre en oeuvre, les plus

troubles hé ré sies, mé connaissant et les lois de Dieu et les

lois de la nature. Mais l’Eglise peut supporter l’hé ré sie des

simples, lesquels se condamnent eux-mê mes, ruiné s par

leur ignorance. L’inculte folie de Dolcino et de ses pairs ne

mettra jamais en crise l’ordre divin. Il prê chera la

violence et mourra dans la violence, il ne laissera point de

trace, il se consumera ainsi que se consume le carnaval, et

peu importe si au cours de la fê te se sera produite sur la

terre, et pour un temps compté, l’é piphanie du monde à

l’envers. Il suffit que le geste ne se transforme pas en

dessein, que cette langue vulgaire n’en trouve pas une

latine qui la traduise. Le rire libè re le vilain de la peur du

diable, parce que, à la fê te des fols, le diable mê me

apparaî t comme pauvre et fol, donc contrô lable. Mais ce

livre pourrait enseigner que se libé rer de la peur du diable

est sapience. Quand il rit, tandis que le vin gargouille dans

sa gorge, le vilain se sent le maî tre, car il a renversé les

rapports de domination: mais ce livre pourrait enseigner

aux doctes les artifices subtils, et à partir de ce momentlà

illustres, par lesquels lé gitimer le bouleversement.

Alors, ce qui, dans le geste irré flé chi du vilain, est encore

et heureusement opé ration du ventre se changerait en

opé ration de l’intellect. Que le rire soit le propre de

l’homme est le signe de nos limites de pé cheurs. Mais

combien d’esprits corrompus comme le tien tireraient de

ce livre l’extrê me syllogisme, selon quoi le rire est le but

de l’homme! Le rire distrait, quelques instants, le vilain

de la peur. Mais la loi s’impose à travers la peur, dont le

vrai nom est crainte de Dieu. Et de ce livre pourrait partir

l’é tincelle lucifé rienne qui allumerait dans le monde entier

un nouvel incendie: et on dé signerait le rire comme l’art

nouveau, inconnu mê me de Promé thé e, qui ané antit la

peur. Au moment où il rit, peu importe au vilain de

mourir; mais aprè s, quand prend fin la licence, la liturgie

lui impose de nouveau, suivant le dessein divin, la peur de

la mort. Et de ce livre pourrait naî tre la nouvelle et

destructive aspiration à dé truire la mort à travers

l’affranchissement de la peur. Et que serions-nous, nous

cré atures pé cheresses, sans la peur, peut-ê tre le plus sage

et le plus affectueux des dons divins? Pendant des siè cles,

les docteurs et les Pè res ont sé cré té d’embaumantes

essences de saint savoir pour racheter, à travers la

pensé e de ce qui est é levé, la misè re et la tentation de ce

qui est bas. Et ce livre, en justifiant la comé die comme

miraculeuse mé decine, et la satire et le mime, qui

produiraient la purification des passions à travers la

repré sentation du dé faut, du vice, de la faiblesse, induirait

les faux savants à tenter de racheter (dans un diabolique

renversement) le haut à travers l’acceptation du bas. De

ce livre dé coulerait la pensé e que l’homme peut vouloir

sur la terre (comme suggé rait ton Bacon à propos de la

magie naturelle) l’abondance mê me du pays de Cocagne.

Mais c’est justement cela que nous ne devons ni ne

pouvons avoir. Regarde les moinillons qui se

dé vergondent dans la parodie bouffonne de la Coena

Cypriani. Quelle diabolique transfiguration de l’Ecriture

sainte! Et pourtant, tout en le faisant, ils savent que cela

est mal. Mais le jour où la parole du Philosophe justifierait

les jeux marginaux de l’imagination dé ré glé e, oh! alors

vraiment ce qui se trouvait en marge sauterait au centre,

et du centre on perdrait toute trace. Le peuple de Dieu se

transformerait en une assemblé e de monstres é ructé s des

abî mes de la terre inconnue, et c’est alors que la

pé riphé rie de la terre connue deviendrait le coeur de

l’empire chré tien, les Arimaspes sur le trô ne de Pierre, les

Blemmyes dans les monastè res, les nains au gros ventre

et à la tê te gigantesque comme gardiens de la

bibliothè que! Les serviteurs dicteront la loi, nous (mais

toi aussi, à ce compte) nous obé irons à la vacance de toute

loi. Un philosophe grec (que ton Aristote cite ici, complice

et immonde auctoritas) dit qu’on doit dé manteler le

sé rieux de ses adversaires avec le rire, et le rire adverse

avec le sé rieux. La prudence de nos pè res a fait son

choix: si le rire est le plaisir de la plè be, que la licence de

la plè be soit tenue en bride et humilié e, et sé vè rement

menacé e. Et la plè be n’a pas d’armes pour affiner son rire

jusqu’à le faire devenir instrument contre le sé rieux des

pasteurs qui doivent la conduire à la vie é ternelle et la

soustraire aux sé ductions du ventre, des pudenda, de la

nourriture, de ses sordides dé sirs. Mais si un jour

quelqu’un, agitant les paroles du Philosophe, et donc

parlant en philosophe, amenait l’art du rire à une forme

d’arme subtile, si la rhé torique de la conviction se voyait

remplacé e par la rhé torique de la dé rision, si la topique de

la patiente et salvatrice construction des images de la

ré demption se voyait remplacé e par la topique de

l’impatiente dé molition et du bouleversement de toutes

les images les plus saintes et vé né rables – oh ce jour-là toi

aussi et toute ta science, Guillaume, vous serez mis en

dé route!

— Pourquoi? Je me battrais, ma finesse d’esprit

contre la finesse d’esprit d’autrui. Ce serait un monde

meilleur que celui où le feu et le fer rougi de Bernard Gui

humilient le feu et le fer rougi de Dolcino.

— Dè s lors, tu serais pris toi aussi dans la trame du

dé mon. Tu combattrais de l’autre cô té du camp de

l’Armageddon, où devra avoir lieu l’engagement final.

Mais pour ce jour, l’Eglise doit savoir imposer encore une

fois la rè gle du conflit. Le blasphè me ne nous fait pas peur,

car mê me dans la malé diction de Dieu nous reconnaissons

l’image é garé e de l’ire de Jé hovah qui maudit les anges

rebelles. Elle ne nous fait pas peur, la violence de ceux qui

tuent les pasteurs au nom de quelque fantaisie de

renouvellement, car c’est la mê me violence que celle des

princes qui cherchè rent à dé truire le peuple d’Israë l. Elles

ne nous font pas peur, la rigueur du donatiste, la folie

suicidaire du circoncellion, la luxure du bogomile,

l’orgueilleuse pureté de l’albigeois, la soif de sang du

flagellant, l’ivresse du mal chez le frè re du libre esprit:

nous les connaissons tous et nous connaissons la racine de

leurs pé ché s qui est la racine mê me de notre sainteté. Ils

ne nous font pas peur et surtout nous savons comment les

dé truire, mieux, comment les laisser se dé truire tout

seuls en enflant avec arrogance jusqu’au zé nith leur

volonté de mort qui naî t dans les abî mes mê me de leur

nadir. Mieux encore, leur pré sence nous est pré cieuse,

elle s’inscrit dans le dessein de Dieu, car leur pé ché

aiguillonne notre vertu, leur blasphè me encourage notre

chant de louange, leur pé nitence dé ré glé e rè gle notre goû t

du sacrifice, leur impié té fait resplendir notre pié té, de

mê me que le prince des té nè bres a é té né cessaire, avec sa

ré bellion et sa dé sespé rance, au plus grand é clat de la

gloire de Dieu, principe et fin de toute espé rance.

Pourtant si un jour – et non plus comme exception

plé bé ienne, mais comme ascè se du docte, confié e au

té moignage indestructible de l’Ecriture – l’art de la

dé rision se faisait acceptable, et apparaissait noble, et

libé ral, et non plus mé canique; si un jour quelqu’un

pouvait dire (et ê tre entendu): moi, je ris de

l’Incarnation... Alors nous n’aurions point d’armes pour

arrê ter ce blasphè me, parce qu’il rassemblerait les forces

obscures de la matiè re corporelle, celles qui s’affirment

dans le pet et dans le rot, et le rot et le pet s’arrogeraient

le droit qui n’appartient qu’à l’esprit, de souffler où il

veut!

— Lycurgue avait fait é lever une statue au rire.

— Tu l’as lu dans le libelle de Cloritius qui tenta

d’absoudre les mimes de l’accusation d’impié té, et dit

comment un malade fut gué ri par un mé decin qui l’avait

aidé à rire. Pourquoi fallait-il le gué rir, si Dieu avait é tabli

que sa journé e terrestre avait touché son terme?

— Je ne crois pas qu’il l’ait gué ri du mal. Il lui a

appris à rire du mal.

— On n’exorcise pas le mal. On le dé truit.

— Avec le corps du malade.

— Si cela est né cessaire.

— Tu es le diable », dit alors Guillaume.

Jorge parut ne pas comprendre. S’il avait pu voir, je

dirais qu’il aurait fixé son interlocuteur d’un regard

é tonné. « Moi? dit-il. »

— Oui, on t’a menti. Le diable n’est pas le principe de

la matiè re, le diable est l’arrogance de l’esprit, la foi sans

sourire, la vé rité qui n’est jamais effleuré e par le doute.

Le diable est sombre parce qu’il sait où il va, et allant, il va

toujours d’où il est venu. Tu es le diable, et comme le

diable tu vis dans les té nè bres. Si tu voulais me

convaincre, tu n’as pas ré ussi. Je te hais, Jorge, et si je

pouvais je te mè nerais en bas, sur le plateau, nu avec des

plumes de volatiles enfilé es dans le trou du cul, et la face

peinte comme un jongleur et un bouffon, pour que tout le

monastè re rie de toi, et n’ait plus peur. J’aimerais te

couvrir de miel et puis te rouler dans les plumes, et te

mener à la laisse dans les foires, pour dire à tout le

monde: voilà celui qui vous annonç ait la vé rité et vous

disait que la vé rité a le goû t de la mort, et vous, vous ne

croyiez pas en sa parole, mais bien en sa triste figure. Et

maintenant, moi je vous le dis, dans l’infini vertige des

possibles, Dieu consent mê me que vous imaginiez un

monde où l’interprè te pré sumé de la vé rité ne serait

autre qu’un merle gauche, qui ré pè te des mots appris

depuis une é ternité.

— Toi, tu es pire que le diable, minorite, dit alors

Jorge. Tu es un baladin, comme le saint qui a accouché de

vous. Tu es comme ton Franç ois qui de toto corpore

fecerat linguam, qui tenait des sermons en donnant des

spectacles comme les saltimbanques, qui confondait

l’avare en lui glissant dans la main une piè ce d’or, qui

humiliait la dé votion des religieuses en ré citant le

Miserere au lieu de prê cher, qui mendiait en franç ais, et

imitait avec un morceau de bois les mouvements du

joueur de viole, qui se dé guisait en vagabond pour

confondre les frè res gloutons, qui se jetait nu sur la neige,

parlait avec les animaux et les herbes, transformait le

mystè re mê me de la nativité en spectacle villageois,

invoquait l’agneau de Bethlé em en contrefaisant le

bê lement de la brebis... Ce fut une bonne é cole... N’é tait-il

pas minorite ce frè re Dieu te sauve de Florence?

— Si, sourit Guillaume. Celui qui se rendit au

couvent des prê cheurs et dit qu’il n’accepterait de

nourriture si d’abord on ne lui donnait un morceau de la

tunique de frè re Jean, pour le conserver comme relique,

et quand il l’eut, il s’en nettoya le derriè re et le jeta dans

le fumier et à l’aide d’une perche il le roulait au fond de la

merde en criant: « Hé las, aidez-moi mes frè res, parce

que j’ai perdu dans la fosse d’aisance les reliques du

saint! »

— Elle t’amuse, cette histoire, me semble-t-il. Sans

doute voudras-tu me raconter aussi celle de l’autre

minorite, frè re Paul Millemouches, qui un jour est tombé

de tout son long sur la glace, et ses concitoyens le

moquaient et l’un d’eux lui demanda s’il n’aurait pas

voulu quelque chose de mieux à se mettre sous lui, et

l’autre ré pondit: si, ta femme... Ainsi cherchez-vous la

vé rité. —

Ainsi Franç ois enseignait aux gens à regarder les

choses sous un autre angle.

— Mais nous vous avons discipliné s. Tu les as vus

hier, tes frè res. Ils sont entré s dans nos rangs, ils ne

parlent plus comme les simples. Les simples ne doivent

pas parler. Ce livre eû t justifié l’idé e que la langue des

simples est porteuse d’une certaine sagesse. C’est ce qu’il

fallait empê cher, c’est ce que j’ai fait. Tu dis que je suis le

diable: ce n’est pas vrai. J’ai é té la main de Dieu.

— La main de Dieu cré e, elle ne cache pas.

— Il est des bornes qu’il n’est pas permis de passer.

Dieu a voulu que dans certains parchemins fû t é crit:

« Hic sunt leones{225}. »

— Dieu a cré é mê me les monstres. Mê me toi. Et il

veut que l’on parle de tout. »

Jorge allongea ses mains tremblotantes et tira le

livre à lui. Il le tenait ouvert, mais à l’envers, de faç on que

Guillaume continuâ t à le voir à l’endroit. « Alors pourquoi,

dit-il, a-t-Il permis que ce texte fû t perdu pendant tant

de siè cles, et qu’on en sauvâ t un seul exemplaire, que la

copie de cet exemplaire, fini qui sait où, demeurâ t

ensevelie des anné es durant dans les mains d’un infidè le

qui ne savait pas le grec, et puis fû t laissé e à l’abandon

dans le ré duit d’une vieille bibliothè que où moi, et pas toi,

je fus appelé par la Providence pour la trouver, et

l’emporter avec moi, et la cacher pendant d’autres anné es

encore? Moi je sais, je sais comme si je le voyais é crit en

lettres de diamant, avec mes yeux qui voient ce que tu ne

vois pas, moi je sais que telle é tait la volonté du Seigneur,

selon quoi j’ai agi. Au nom du Pè re, du Fils, et du Saint-

Esprit. »

 

Septiè me jour

NUIT

Où a lieu l’ecpyrose, et à cause d’un excè s de vertu

pré valent les forces de l’enfer.

Le vieillard se tut. Il tenait les deux mains ouvertes

sur le livre, comme pour en caresser les pages, comme s’il

é talait les feuillets pour le mieux lire, ou voulait le

proté ger d’une prise rapace.

« Tout cela n’a de toute faç on servi à rien, lui dit

Guillaume. Maintenant c’est fini, je t’ai trouvé, j’ai trouvé

le livre, et les autres sont morts en vain.

— Pas en vain, dit Jorge. Peut-ê tre en nombre

excessif. Et si par hasard il t’avait fallu une preuve que ce

livre est maudit, tu l’as eue. Mais il ne faut pas qu’ils

soient morts en vain. Et afin qu’ils ne soient pas morts en

vain, une autre mort ne sera pas de trop. »

Dit-il. Et il commenç a de ses mains dé charné es et

diaphanes à dé chirer, par morceaux et par bandes, les

pages molles du manuscrit, se les dé posant en lambeaux

dans la bouche, et mâ chant lentement comme s’il

consommait l’hostie et voulait la faire chair de sa propre

chair.

Guillaume le regardait fasciné et paraissait ne pas se

rendre compte de ce qui se passait. Puis il se ressaisit et

se pencha en avant en criant: « Que fais-tu? » Jorge

sourit, dé couvrant ses gencives exsangues, tandis qu’une

bave jaunâ tre coulait de ses lè vres pâ les sur les poils

blancs et rares de son menton.

« C’est toi qui attendais la sonnerie de la septiè me

trompette, n’est-ce pas? Ecoute à pré sent ce que dit la

voix: tiens secrè tes les paroles des sept tonnerres et ne

les é cris pas; tiens, mange-le; il te remplira les entrailles

d’amertume, mais en ta bouche il aura la douceur du miel,

tu vois? Maintenant je scelle ce qui ne devait pas ê tre dit,

dans la tombe que je deviens. »

Il rit, juste ciel, lui, Jorge. Pour la premiè re fois je

l’entendis rire... Il rit du fond de sa gorge, sans que ses

lè vres prissent une expression de joie, et on eû t presque

dit qu’il pleurait: « Tu ne t’y attendais pas, Guillaume, à

cette conclusion, n’est-ce pas? Ce vieux, par la grâ ce du

Seigneur, l’emporte encore, n’est-ce pas? » Et comme

Guillaume cherchait à lui soustraire le livre, Jorge, qui

sentit le geste en percevant la vibration de l’air, fit un

mouvement de retrait en serrant le volume sur sa

poitrine de la main gauche, tandis que de la droite il

continuait à en dé chirer les pages et à se les mettre à la

bouche.

Il se trouvait de l’autre cô té de la table et Guillaume,

qui ne parvenait pas à l’atteindre, tenta brusquement de

contourner l’obstacle. Mais sa robe se prit dans son siè ge,

qui tomba: et ce remue-mé nage n’é chappa nullement à

Jorge. Le vieillard rit encore, cette fois plus fort, et avec

une insoupç onnable rapidité il tendit la main droite,

repé rant à tâ tons la lampe, guidé par la chaleur il parvint

à la flamme, y pressa la main, sans craindre la douleur, et

la flamme s’é teignit. La piè ce fut plongé e dans l’obscurité

et nous entendî mes pour la derniè re fois l’é clat de rire de

Jorge, qui criait: « Trouvez-moi à pré sent, parce que là,

c’est moi qui y vois le mieux! » Puis il se tut et ne se fit

plus entendre, se dé plaç ant de ces pas silencieux qui

rendaient toujours aussi inattendues ses apparitions, et

nous ne discernions par moments, en diffé rents points de

la salle, que le bruit du papier qui se dé chirait.

« Adso! cria Guillaume, veille à la porte, ne le laisse

pas sortir! »

Mais il avait parlé trop tard car moi, qui depuis

quelques secondes dé jà fré missais du dé sir de me jeter

sur le vieux, à la chute des té nè bres, je m’é tais lancé en

avant, cherchant à contourner la table du cô té opposé à

celui où s’é tait dé placé mon maî tre. Trop tard je compris

que j’avais donné la possibilité à Jorge de gagner la porte,

parce que le vieux savait se diriger dans le noir avec une

sû reté extraordinaire. Et de fait, nous perç û mes un bruit

de papier dé chiré dans notre dos, et plutô t affaibli, car il

provenait dé jà de la piè ce contiguë. Et en mê me temps,

nous entendî mes un autre bruit, un grincement laborieux

et progressif, un gé missement de gonds.

« Le miroir! cria Guillaume, il nous enferme! »

Guidé s par le bruit, nous nous pré cipitâ mes tous deux

vers l’entré e, moi je butai sur un escabeau et me

contusionnai une jambe, mais je n’en fis point cas, parce

qu’en un é clair je compris que si Jorge nous avait

enfermé s, nous ne serions plus jamais sortis: dans

l’obscurité totale nous n’aurions pas trouvé le moyen

d’ouvrir, ne sachant ce qu’il fallait manoeuvrer, où et

comment.

Je crois que Guillaume agissait avec le mê me

dé sespoir que moi, car je le sentis à mes cô té s tandis

qu’ensemble, le seuil atteint, nous nous arc-boutions au

revers du miroir qui se refermait sur nous.

Nous arrivâ mes à temps: la porte s’immobilisa et

peu à peu cé da, en se rouvrant. D’é vidence, Jorge, se

rendant compte que le jeu é tait iné gal, s’é tait é loigné.

Nous sortî mes de la piè ce maudite, mais nous ne savions

pas maintenant où le vieux s’é tait dirigé et l’obscurité

é tait toujours d’encre. Tout à coup je me souvins:

« Maî tre, mais j’ai la pierre à feu sur moi!

— Et alors, qu’attends-tu, cria Guillaume, trouve la

lampe et allume-la! » Je me jetai dans le noir, retournant

dans le finis Africae pour chercher la lampe à tâ tons. J’y

ré ussis aussitô t, par un miracle divin, fouillai dans mon

scapulaire, trouvai la pierre à feu, mes mains tremblaient

et je ratai deux ou trois fois avant de l’allumer, alors que

Guillaume haletait à la porte: « Vite, vite! » et enfin

j’é clairai.

« Vite, m’exhortait encore Guillaume, sinon l’autre

avale tout Aristote!

— Et il meurt! m’é criai-je angoissé, le rejoignant et

me mettant à la recherche avec lui.

— Peu me chaut s’il meurt, le maudit! criait

Guillaume scrutant l’espace tout autour de lui et se

dé plaç ant de faç on dé sordonné e. De toute maniè re, avec

ce qu’il a mangé son destin est dé jà arrê té. Mais moi je

veux le livre! »

Puis il s’immobilisa, et il ajouta, un peu plus calme:

« Halte-là. Si nous procé dons de la sorte, nous ne le

trouverons jamais. Chut, un instant. » Nous nous roidî mes

en silence. Et au milieu du silence nous entendî mes à une

courte distance le bruit d’un corps qui heurtait une

armoire, et le fracas de quelques livres qui tombaient.

« Par là ! » criâ mes-nous ensemble.

Nous courû mes dans la direction des bruits, mais

aussitô t nous nous rendî mes compte que nous devions

ralentir notre allure. En effet, en dehors du finis Africae, la

bibliothè que é tait traversé e ce soir-là par des bouffé es

d’air qui sifflaient et gé missaient, té moignant de la force

du vent qui soufflait à l’exté rieur. Multiplié es par notre

é lan, elles menaç aient d’é teindre la lampe, reconquise de

haute lutte. Comme nous ne pouvions accé lé rer, nous, il

eû t é té né cessaire de ralentir Jorge. Mais Guillaume eut

une intention opposé e et il cria: « Nous t’avons pris,

vieux, à pré sent nous avons la lumiè re! » Et ce fut une

sage ré solution, car cette ré vé lation avait probablement

poussé Jorge à s’agiter, qui dut doubler le pas,

compromettant l’é quilibre de sa sensibilité magique de

voyant dans les té nè bres. De fait, peu aprè s, nous

entendî mes un autre choc et quand, en suivant le bruit,

nous entrâ mes dans la salle Y de YSPANIA, nous le

vî mes, tombé à terre, le livre encore dans les mains, alors

qu’il cherchait à se relever au milieu des volumes

dé gringolé s de la table, qu’il avait heurté e et renversé e. Il

cherchait à se relever, mais il continuait à arracher les

pages, comme pour dé vorer le plus vite possible sa proie.

Lorsque nous le rejoignî mes, il s’é tait remis sur pieds

et, sentant notre pré sence, il nous faisait front en

reculant. Son visage, à la lueur rouge de la lampe, fut alors

pour nous une apparition horrible: les traits alté ré s, une



  

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