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LE NOM DE LA ROSE 38 страница



proposition. Puisque personne n’avait soutenu, et n’aurait

pu soutenir, que Jé sus avait demandé pour lui et pour les

siens une quelconque juridiction terrestre, ce

dé tachement de Jé sus des choses temporelles lui

paraissait un indice suffisant pour inviter à penser, sans

pé cher, que Jé sus avait aussi ché ri la pauvreté.

Guillaume avait parlé d’un ton si modeste, il avait

exprimé ses certitudes d’une maniè re si dubitative,

qu’aucun des pré sents n’avait pu se lever pour le ré futer.

Cela ne veut pas dire que tous é taient convaincus de ce

qu’il avait dit. Non seulement les Avignonnais s’agitaient

maintenant avec des faces courroucé es et en murmurant

entre eux leurs commentaires, mais l’Abbé lui-mê me

paraissait trè s dé favorablement impressionné par ces

paroles, comme s’il pensait que ce n’é tait pas du tout là les

rapports dont il rê vait entre son ordre et l’Empire. Et

quant aux minorites, Michel de Cé sè ne é tait perplexe,

Jé rô me atterré, Ubertin pensif.

Le silence fut rompu par le cardinal du Poggetto,

toujours souriant et dé tendu, qui de bonne grâ ce

demanda à Guillaume s’il irait en Avignon pour dire ces

mê mes choses à messer le pape. Guillaume demanda

l’avis du cardinal, celui-ci lui dit que messer le pape avait

entendu é mettre beaucoup d’opinions discutables dans sa

vie et que c’é tait un homme plein d’amour pour ses fils,

mais qu’à coup sû r ces propositions l’auraient fort affligé.

Bernard Gui intervint, qui jusqu’alors n’avait pas

ouvert la bouche: « Moi je serais trè s heureux si frè re

Guillaume, si habile et é loquent dans l’exposition de ses

propres idé es, allait les soumettre au jugement du

souverain pontife...

— Vous m’avez convaincu, sire Bernard, dit

Guillaume. Je n’irai pas. » Puis, s’adressant au cardinal,

d’un ton d’excuse: « Vous savez, cette fluxion qui me

prend à la poitrine me dé conseille d’entreprendre un

voyage aussi long par cette saison...

— Mais alors pourquoi avez-vous parlé si

longtemps? demanda le cardinal.

— Pour té moigner de la vé rité, dit humblement

Guillaume. La vé rité nous rendra libres.

— Eh non! explosa à ce moment-là Jean de Baune. Il

ne s’agit pas ici de la vé rité qui nous fait libres, mais de

l’excessive liberté qui veut se faire vraie!

— Cela aussi est possible », admit Guillaume avec

douceur.

Je sentis par une intuition subite qu’allait é clater une

tempê te de coeurs et de langues bien plus furieuse que la

premiè re. Mais il ne se passa rien. De Baune n’avait pas

encore fini de parler, que le capitaine des archers é tait

entré et murmurait quelque chose à l’oreille de Bernard.

Qui se leva soudain et de la main demanda qu’on lui

prê tâ t attention.

« Mes frè res, dit-il, il est possible que cette

roborative discussion puisse ê tre reprise, mais à pré sent

un é vé nement d’une immense gravité nous oblige à

suspendre nos travaux, avec l’autorisation de l’Abbé.

Peut-ê tre ai-je comblé, sans le vouloir, l’attente de l’Abbé

lui-mê me, qui espé rait dé couvrir le coupable de ces

nombreux crimes des jours passé s. Cet homme est

maintenant entre mes mains. Mais hé las, il a é té pris trop

tard, encore une fois... Quelque chose est arrivé là -bas... »

et il indiquait vaguement l’exté rieur. Il traversa

rapidement la salle et sortit, suivi par beaucoup,

Guillaume parmi les premiers et moi avec lui.

Mon maî tre me regarda et me dit: « Je crains qu’il

ne soit arrivé quelque chose à Sé verin. »

 

Cinquiè me jour

SEXTE

Où l’on trouve Sé verin assassiné, sans plus trouver le

livre qu’il avait trouvé.

Nous traversâ mes l’esplanade d’un pas rapide et le

souffle angoissé. Le capitaine des archers nous conduisait

vers l’hô pital et comme nous y arrivions, nous

dé couvrî mes dans la dense grisaille un fourmillement

d’ombres: c’é taient des moines et des servants qui

accouraient, c’é taient des archers qui barraient la porte et

empê chaient l’accè s.

« Ceux qui sont armé s de pied en cap, je les avais

envoyé s pour chercher un homme qui pouvait faire la

lumiè re sur tant de mystè res, dit Bernard.

— Le frè re herboriste? demanda stupé fait l’Abbé.

— Non, vous allez voir », dit Bernard en se frayant

un chemin pour entrer.

Nous pé né trâ mes dans le laboratoire de Sé verin et

là, un spectacle pé nible s’offrit à nos yeux. Le malheureux

herboriste gisait mort dans un lac de sang, la tê te fendue.

herboriste gisait mort dans un lac de sang, la tê te fendue.

Tout autour, on eû t dit que les é tagè res avaient é té

dé vasté es par une tempê te: flacons, bouteilles, livres,

documents é taient é parpillé s dans le plus grand dé sordre

et dans un é tat dé sastreux. A cô té du corps se trouvait

une sphè re armillaire, grande comme au moins deux fois

la tê te d’un homme; de mé tal finement ouvragé,

surmonté e d’une croix d’or et fixé e sur un court tré pied

dé coré. Les autres fois je l’avais remarqué e à gauche de

l’entré e, placé e sur une table.

A l’autre bout de la piè ce deux archers tenaient

fortement le cellé rier qui se dé menait en protestant de

son innocence et qui redoubla de cris quand il vit l’Abbé.

« Seigneur, hurlait-il, les apparences sont contre moi! Je

suis entré quand Sé verin é tait dé jà mort et ils m’ont

trouvé tandis que j’observais, le souffle coupé, ce

massacre! » Le chef des archers s’approcha de Bernard,

et, avec sa permission, il lui fit un rapport, devant tout le

monde. Les archers avaient reç u l’ordre de trouver le

cellé rier et de l’arrê ter, et depuis plus de deux heures, ils

le cherchaient dans toute l’abbaye. Il devait s’agir, pensaije,

de la disposition donné e par Bernard avant d’entrer

dans le chapitre, et les soldats, é trangers à ces lieux,

avaient probablement mené leurs recherches aux

mauvais endroits, sans s’apercevoir que le cellé rier,

ignorant encore son destin, é tait dans le narthex avec les

autres; et par ailleurs le brouillard avait rendu leur

chasse plus ardue. En tout cas, d’aprè s les paroles du

capitaine, on pouvait dé duire que quand Ré migio, aprè s

que je l’avais laissé, é tait allé vers les cuisines, quelqu’un

l’avait vu et en avait averti les archers, lesquels é taient

arrivé s à l’É difice lorsque le mê me Ré migio s’en é tait de

nouveau é loigné, et depuis fort peu, car dans les cuisines

se trouvait Jorge qui affirmait venir à peine de lui parler.

Les archers avaient alors exploré le plateau dans la

direction des jardins et là, surgi du brouillard comme un

fantô me, ils avaient surpris le vieil Alinardo, qui s’é tait

presque perdu. Et c’est pré cisé ment Alinardo qui avait dit

avoir vu le cellé rier, peu auparavant, entrer dans l’hô pital.

Les archers s’y é taient rendus, trouvant la porte ouverte.

A l’inté rieur, ils avaient dé couvert Sé verin inanimé et le

cellé rier qui, comme un forcené, fouillait sur les é tagè res,

en jetant tout à terre, probablement à la recherche de

quelque chose. Il é tait facile de comprendre ce qui s’é tait

passé, concluait le capitaine. Ré migio é tait entré, s’é tait

jeté sur l’herboriste, l’avait occis, pour chercher ensuite ce

pour quoi il l’avait tué.

Un archer souleva de terre la sphè re armillaire et la

tendit à Bernard. L’é lé gante architecture de cercles de

cuivre et d’argent, ré unis par une plus robuste charpente

d’anneaux de bronze, empoigné e par le fû t du tré pied,

avait é té assené e avec tant de force sur le crâ ne de la

victime, que dans l’impact nombre de cercles parmi les

plus petits s’é taient brisé s ou é crasé s d’un cô té. Et qu’on

eû t abattu ce cô té -là sur la tê te de Sé verin, les traces de

sang le ré vé laient et mê me les grumeaux de cheveux et

les é claboussures immondes et baveuses de matiè re

cé ré brale.

Guillaume se pencha sur Sé verin pour en constater

la mort. Les yeux du pauvre malheureux, voilé s par le

sang jailli de son crâ ne, é taient é carquillé s, et je me

demandai s’il avait jamais é té possible de lire dans la

pupille roidie, comme, raconte-t-on, cela s’é tait passé en

d’autres cas, l’image de l’assassin, ultime vestige des

perceptions de la victime. Je vis que Guillaume cherchait

les mains du mort, pour vé rifier si des taches noires

apparaissaient sur les doigts, quand bien mê me en

l’occurrence la cause de la mort é tait plus qu’é vidente.

Mais Sé verin portait ces mê mes gants de peau, avec

lesquels je l’avais vu parfois manier des herbes

dangereuses, des lé zards verts, des insectes inconnus.

Cependant Bernard Gui s’adressait au cellé rier:

« Ré migio de Varagine, c’est bien ton nom, n’est-ce pas?

Je t’avais fait rechercher par mes hommes sur la base

d’autres accusations et pour confirmer d’autres soupç ons.

Je vois maintenant que j’é tais dans le juste chemin, bien

que, je me le reproche, avec trop de retard. Sire, dit-il à

l’Abbé, je me juge presque responsable de ce dernier

crime, car dè s ce matin je savais qu’il fallait remettre cet

homme à la justice, aprè s avoir é couté les ré vé lations de

l’autre misé rable arrê té cette nuit. Mais comme vous

l’avez pu constater vous aussi, durant la matiné e j’ai é té

pris par d’autres devoirs et mes hommes ont fait de leur

mieux... »

Tandis qu’il parlait, à voix bien haute pour que tous

les pré sents entendissent (et la piè ce s’é tait entre-temps

remplie de gens qui se faufilaient de partout, regardant

les choses é parses et dé truites, se montrant du doigt le

cadavre et commentant à mi-voix le grand crime),

j’aperç us au milieu de la petite foule Malachie, qui

observait la scè ne d’un air sombre. Le cellé rier aussi

l’aperç ut, qui juste à ce moment-là é tait traî né dehors. Il

s’arracha à l’é treinte des archers et se jeta sur son frè re,

le saisissant à la robe et lui parlant briè vement et

dé sespé ré ment face contre face, jusqu’à ce que les archers

le tirassent de nouveau à eux. Mais, emmené avec

brutalité, il se tourna encore vers Malachie en lui criant:

« Jure, et moi je jure! »

Malachie ne ré pondit pas aussitô t, comme s’il

cherchait les mots approprié s. Puis, alors que le cellé rier

de force passait dé jà le seuil, il lui dit: « Je ne ferai rien

contre toi. »

Guillaume et moi nous nous regardâ mes, nous

demandant ce que signifiait cette scè ne. Bernard aussi

l’avait observé e, mais il n’en parut point troublé, il sourit

mê me à Malachie comme pour approuver ses paroles, et

sceller avec lui une sinistre complicité. Puis il annonç a que

sitô t aprè s le repas un premier tribunal se ré unirait dans

le chapitre pour instruire publiquement cette enquê te. Et

il sortit en ordonnant de conduire le cellé rier dans les

forges, sans le laisser parler avec Salvatore.

A ce moment-là nous nous entendî mes appeler par

Bence, qui se trouvait derriè re nous: « Moi je suis entré

sitô t aprè s vous, dit-il dans un murmure, quand la piè ce

é tait encore à moitié vide, et Malachie n’y é tait pas.

— Il sera entré aprè s, dit Guillaume.

— Non, assura Bence, je me trouvais prè s de la

porte, j’ai vu qui entrait. Je vous le dis, Malachie é tait dé jà

dedans... avant.

— Quand, avant?

— Avant que le cellé rier n’y entrâ t. Je ne peux le

jurer, mais je crois qu’il est sorti de derriè re ce rideau,

quand nous é tions dé jà nombreux ici », et il montra une

large tenture qui proté geait le lit où d’habitude Sé verin

laissait se reposer qui venait de subir une mé dication.

« Tu veux insinuer que c’est lui qui a tué Sé verin et

qu’il s’est retiré là derriè re lorsque le cellé rier est entré ?

demanda Guillaume.

— Ou encore, que de là derriè re il a assisté à ce qui

s’est passé ici. Sinon pourquoi le cellé rier l’aurait-il

imploré de ne pas lui nuire en lui promettant de lui rendre

la pareille?

— C’est possible, dit Guillaume. En tout cas ici il y

avait un livre et il devrait y ê tre encore, parce qu’aussi

bien le cellé rier que Malachie sont sortis les mains vides. »

Guillaume savait, d’aprè s mon rapport, que Bence savait:

et en cet instant, il avait besoin d’aide. Il s’approcha de

l’Abbé qui observait tristement le cadavre de Sé verin et il

le pria de faire sortir tout le monde parce qu’il voulait

mieux examiner les lieux. L’Abbé acquiesç a et sortit luimê me,

non sans lancer à Guillaume un regard de

scepticisme, comme s’il lui reprochait d’arriver toujours

en retard. Malachie essaya de rester, pré textant diverses

raisons plus vagues les unes que les autres: Guillaume lui

fit observer qu’il ne s’agissait point là de la bibliothè que et

qu’en cet endroit il ne pouvait allé guer des droits. Il fut

courtois mais inflexible, et il se vengea du moment où

Malachie ne lui avait pas permis d’examiner la table de

Venantius.

Quand nous restâ mes nous trois, Guillaume

dé barrassa une des tables des tessons et des feuilles de

parchemin qui la recouvraient, et il me dit de lui passer un

par un les livres de la collection de Sé verin. Petite

bibliothè que, comparé e à l’immense du labyrinthe, mais

toujours est-il qu’il ne s’agissait pas moins de dizaines et

de dizaines de volumes de diffé rentes grosseurs, qui,

avant, é taient en bon ordre sur les é tagè res, et à pré sent

se trouvaient en dé sordre par terre, au milieu de bien

d’autres objets, et dé jà mis sens dessus dessous par les

mains fé briles du cellé rier, certains mê me dé chiré s,

comme s’il n’avait pas cherché un livre, mais quelque

chose qui devait se trouver entre les pages d’un livre.

Plusieurs avaient é té dé chiqueté s avec violence, sé paré s

de leur reliure. Les recueillir, en examiner rapidement la

nature et les replacer en tas sur la table, ne fut pas une

petite affaire, et mené e en toute hâ te, car l’Abbé nous

avait accordé peu de temps, é tant donné que des moines

devaient ensuite entrer afin de recomposer le corps

massacré de Sé verin et de le pré parer pour la sé pulture.

Et puis il fallait aussi aller chercher de tous les cô té s, sous

les tables, derriè re les é tagè res et les armoires, si quelque

chose avait é chappé à une premiè re inspection. Guillaume

ne voulut pas que Bence m’aidâ t et il ne lui permit que de

monter la garde à la porte. Malgré les ordres de l’Abbé,

beaucoup s’obstinaient à vouloir entrer, servants

consterné s par la nouvelle, moines pleurant leur frè re,

novices arrivé s avec des draps blancs et des bassines

d’eau pour laver et envelopper le cadavre...

Nous devions donc procé der à vive allure. Je

saisissais les livres, les pré sentais à Guillaume qui les

examinait et les dé posait sur la table. Puis nous nous

rendî mes compte que le travail é tait trop long et nous

poursuivî mes ensemble, c’est-à -dire que je ramassais un

livre, le remettais en ordre s’il é tait en dé sordre, en lisais

le titre, le posais. Et en de nombreux cas, il s’agissait de

feuillets é pars.

« De plantis libri trè s, malé diction ce n’est pas ç a »,

disait Guillaume et il jetait le livre sur la table.

« Thé saurus herbarum », disais-je, et Guillaume:

« Laisse tomber, nous cherchons un livre grec!

— Celui-ci? » demandais-je en lui montrant un

ouvrage aux pages couvertes de caractè res abstrus. Et

Guillaume: « Non, celui- ci est arabe, idiot! Il avait bien

raison Bacon: le premier devoir du sage, c’est d’é tudier

les langues!

— Mais l’arabe vous ne le savez pas vous non plus! »

ré torquais-je piqué au vif, à quoi Guillaume me

ré pondait: « Mais au moins je comprends quand c’est de

l’arabe! » Et moi je rougissais car j’entendais Bence rire

dans mon dos.

Les livres é taient en grand nombre, et beaucoup

plus nombreux les notes, les rouleaux avec des dessins de

la voû te cé leste, les catalogues de plantes bizarres, des

manuscrits du dé funt probablement, sur des feuillets

dé taché s. Nous travaillâ mes longtemps, nous explorâ mes

le laboratoire de fond en comble, Guillaume en arriva

mê me, avec une grande froideur, à dé placer le cadavre

pour voir s’il n’y avait rien dessous, et il fouilla sa robe.

Rien.

« C’est impossible, dit Guillaume. Sé verin s’est

enfermé là - dedans avec un livre. Le cellé rier ne l’avait

pas...

— Il ne l’aura tout de mê me pas caché dans sa robe?

demandai-je.

— Non, le livre que j’ai vu l’autre matin sous la table

de Venantius é tait d’un grand format, nous nous en

serions aperç us.

— Comment é tait-il relié ? demandai-je.

— Je l’ignore. Il se trouvait ouvert et je ne l’ai vu que

quelques secondes, tout juste le temps de me rendre

compte qu’il é tait en grec, mais je n’en garde aucun autre

souvenir. Continuons: le cellé rier ne l’a pas pris, et

Malachie non plus, je crois.

— Absolument pas, confirma Bence, quand le

cellé rier l’a saisi à la poitrine, on voyait qu’il ne pouvait

l’avoir sous son scapulaire.

— C’est bon. En somme, c’est mauvais. Si le livre

n’est pas dans cette piè ce, il est é vident que quelqu’un

d’autre, outre Malachie et le cellé rier, é tait entré avant.

— C’est-à -dire une troisiè me personne qui a tué

Sé verin?

— Trop de monde, dit Guillaume.

— D’autre part, dis-je, qui pouvait savoir que le livre

é tait ici?

— Jorge, par exemple, s’il nous a entendus.

— Oui, dis-je, mais Jorge n’aurait pu tuer un homme

robuste comme Sé verin, et avec une telle violence.

— Certainement pas. En outre, tu l’as vu se diriger

vers l’É difice, et les archers l’ont croisé dans les cuisines

peu avant de trouver le cellé rier. Il n’aurait donc pas eu le

temps de venir ici et puis de s’en retourner aux cuisines.

Tiens compte du fait que, mê me s’il se dé place avec une

certaine dé sinvolture, il doit pourtant avancer en longeant

les murs et il n’aurait pas pu traverser les jardins, et à

vive allure...

— Laissez-moi raisonner avec ma tê te, dis-je, moi

qui dé sormais avais l’ambition de rivaliser avec mon

maî tre. Donc ç a n’a pu ê tre Jorge. Alinardo rô dait dans les

environs, mais lui aussi se tient malaisé ment sur ses

jambes, et il ne peut l’avoir emporté sur Sé verin. Le

cellé rier est venu ici, mais le temps é coulé entre sa sortie

des cuisines et l’arrivé e des archers a é té si bref qu’il me

semble difficile qu’il ait pu se faire ouvrir par Sé verin,

l’affronter, le tuer et puis combiner cette chienlit.

Malachie pourrait avoir pré cé dé tout le monde: Jorge

vous a entendu dans le narthex, il est allé dans le

scriptorium informer Malachie qu’un livre de la

bibliothè que se trouvait chez Sé verin. Malachie vient ici,

convainc Sé verin de lui ouvrir, le tue, Dieu sait pourquoi.

Mais s’il cherchait le livre, il aurait dû le reconnaî tre sans

farfouiller comme une brute, car enfin c’est lui le

bibliothé caire! Alors, qui reste-t-il?

— Bence », dit Guillaume.

Bence nia avec vigueur en secouant le chef: « Non,

frè re Guillaume, vous savez que je brû lais de curiosité.

Mais si j’é tais entré ici, et si j’avais pu sortir avec le livre,

je ne serais pas maintenant en train de vous tenir

compagnie: je serais quelque part en train d’examiner

mon tré sor...

— Une preuve presque convaincante, sourit

Guillaume. Pourtant toi non plus tu ne sais pas comment

est fait le livre. Tu pourrais avoir tué et maintenant tu

serais ici pour chercher de l’identifier. »

Bence rougit violemment. « Moi je ne suis pas un

assassin! protesta-t-il.

— Personne ne l’est, avant de commettre son

premier crime, dit philosophiquement Guillaume. En tout

é tat de cause, le livre n’est pas ici, cela suffit à prouver

que tu ne l’as pas laissé ici. Et il me semble raisonnable

que, si tu l’avais pris avant, tu te serais é clipsé dans la

confusion. »

Ensuite il se tourna pour considé rer le cadavre. On

eû t dit qu’alors seulement il se rendait compte de la mort

de son ami. « Pauvre Sé verin, dit-il, je t’avais soupç onné

toi aussi et tes poisons. Et tu t’attendais à la fé lonie d’un

poison, autrement tu n’aurais pas enfilé ces gants. Tu

craignais un danger venu de la terre et en revanche il t’est

arrivé de la voû te cé leste... » Il reprit la sphè re dans sa

main, en l’observant avec attention. « Qui sait pourquoi

on a utilisé pré cisé ment cette arme...

— Elle é tait à porté e de la main.

— Possible. Il y avait aussi d’autres choses, des

vases, des outils de jardinier... C’est un bel exemple d’art

des mé taux et de science astronomique. On a abî mé et...

Juste ciel! s’exclama-t-il.

— Qu’y a-t-il?

— Alors furent frappé s le tiers du soleil et le tiers de

la lune et le tiers des é toiles... », ré cita-t-il.

Je connaissais trop bien le texte de l’apô tre Jean:

« La quatriè me trompette! m’é criai-je.

— En effet. D’abord la grê le, puis le sang, puis l’eau

et maintenant les é toiles... S’il en va ainsi tout doit ê tre

revu, l’assassin n’a pas frappé au hasard, il a suivi un

plan... Mais est-il donc possible d’imaginer un esprit si

mauvais qu’il ne tue que lorsqu’il peut le faire en suivant

la dicté e du livre de l’Apocalypse?

— Qu’arrivera-t-il avec la cinquiè me trompette? »

demandai-je atterré. Je cherchai à me rappeler: « Alors

j’aperç us un astre qui du ciel avait chu sur la terre. On lui

remit la clef du puits de l’abî me... Quelqu’un mourra-t-il

en se noyant dans le puits?

— La cinquiè me trompette nous promet beaucoup

d’autres choses, dit Guillaume. Du puits montera la fumé e

d’une fournaise, puis en sortiront des sauterelles qui

tourmenteront les hommes avec un aiguillon semblable à

celui des scorpions. Et la forme des sauterelles sera

semblable à celle de chevaux avec des couronnes d’or sur

leurs tê tes et des crocs de lions... Notre homme aurait

diffé rents moyens à sa disposition pour ré aliser les

paroles du livre... Mais ne suivons pas nos imaginations.

Cherchons plutô t de nous rappeler ce que nous a dit

Sé verin quand il nous a annoncé avoir trouvé le livre...

— Vous lui avez dit de vous l’apporter et lui, il a dit

qu’il ne pouvait pas...

— En effet, puis nous avons é té interrompus.

Pourquoi ne pouvait-il pas? Un livre, on peut le

transporter. Et pourquoi a-t-il mis ses gants? Y a-t-il

quelque chose dans la reliure du livre en rapport avec le

poison qui a tué Bé renger et Venantius? Un leurre

mysté rieux, une pointe infecté e...

— Un serpent! dis-je.

— Pourquoi pas une baleine? Non, nous laissons

encore errer notre imagination. Le poison, nous l’avons

vu, devrait passer par la bouche. Ensuite, Sé verin n’a pas

pré cisé ment dit qu’il ne pouvait pas transporter le livre. Il

a dit qu’il pré fé rait me le faire voir ici. Et il a enfilé ses

gants... Pour l’instant, nous savons qu’il faut toucher ce

livre avec des gants. Et cela vaut aussi pour toi, Bence, si

tu le trouves comme tu l’espè res. Et vu que tu es si

serviable, tu peux m’aider. Remonte au scriptorium et

tiens bien à l’oeil Malachie. Ne le perds pas de vue.

— Ce sera fait! » dit Bence, et il sortit, heureux,

nous sembla- t-il, de sa mission.

Nous ne pû mes retenir plus longtemps les autres

moines et la piè ce fut envahie. L’heure du dî ner é tait

dé sormais passé e et Bernard probablement dé jà en train

de ré unir sa cour dans le chapitre.

« Ici, il n’y a plus rien à faire », dit Guillaume.

Une idé e me traversa l’esprit: « L’assassin, dis-je,



  

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