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LE NOM DE LA ROSE 21 страница



parviens plus à distinguer la diffé rence accidentelle entre

vaudois cathares, pauvres de Lyon, humilié s, bé guins,

bougres, lombards, joachimi- tes, patarins, apostoliques,

pauvres de Lombardie, disciples d’Arnaud, de Guillaume,

disciple du libre esprit et lucifé riens. Comment m’y

prendre?

— Oh! pauvre Adso, rit Guillaume en me donnant

une petite tape affectueuse sur la nuque, tu n’as point

tort, sais-tu! Tu vois, comme si dans les deux derniers

siè cles, et encore avant, notre monde avait é té parcouru

par des souffles d’intolé rance, espé rance et dé sespé rance

tout ensemble... Ou bien non, ce n’est pas une bonne

analogie. Pense à un fleuve, dense et majestueux, qui

coule sur des milles et des milles entre les digues

robustes, et tu sais où est le fleuve, où la digue, où la terre

ferme. À un certain point, le fleuve, de lassitude, parce

qu’il a coulé pendant trop de temps et sur trop d’espace,

parce que s’approche la mer, qui annule en soi tous les

fleuves, ne sait plus ce qu’il est. Il devient son propre

delta. Il reste peut-ê tre un bras majeur, d’où beaucoup

d’autres se ramifient, dans toutes les directions, et

certains reconfluent les uns dans les autres, et tu ne sais

plus ce qui est à l’origine de ce qui est, et parfois tu ne sais

plus ce qui est fleuve encore, et ce qui est dé jà mer...

— Si je comprends votre allé gorie, le fleuve est la cité

de Dieu, ou le royaume des justes, qui s’approche du

millé naire, et dans cette incertitude il ne tient plus dans

ses digues, naissent de faux et de vrais prophè tes et tout

conflue dans la grande plaine où aura lieu l’Armagé don...

— Je ne songeais pas pré cisé ment à cela. Mais il est

bien vrai que chez nous, franciscains, l’idé e d’un

Troisiè me Age et de l’avè nement du rè gne de l’Esprit

Saint est toujours vive. Non, je cherchais plutô t à te faire

entendre comment le corps de l’É glise, qui a é té aussi

pendant des siè cles le corps de la socié té tout entiè re, le

peuple de Dieu, est devenu trop riche, et dense, et

entraî ne avec lui les scories de tous les pays qu’il a

traversé s, et a perdu sa pureté premiè re. Les bras du

delta sont, si tu veux, autant de tentatives du fleuve de

courir le plus vite possible vers la mer, autrement dit,

vers le moment de la purification. Mais mon allé gorie é tait

imparfaite, elle servait seulement à te dire combien les

bras de l’hé ré sie et des mouvements de renouvellement,

quand le fleuve ne tient plus, sont nombreux, et se

confondent. Tu peux mê me ajouter à ma piè tre allé gorie

l’image de quelqu’un qui tente de reconstruire de vive

force les digues du fleuve, mais sans succè s. Et quelques

bras du delta sont peu à peu enterré s, d’autres ramené s

au fleuve par des canaux artificiels, d’autres encore on les

laisse couler, parce qu’on ne peut pas tout retenir et qu’il

est bon que le fleuve perde une partie de son eau s’il veut

se garder intè gre dans son cours, s’il veut avoir un cours

reconnaissable.

— Je comprends de moins en moins.

— Moi aussi. La parabole n’est pas mon fort. Oublie

cette histoire de fleuve. Cherche plutô t à comprendre

comment il se fait que beaucoup des mouvements que tu

as nommé s sont né s il y a au moins deux cents ans et sont

dé jà morts, que d’autres sont ré cents...

— Mais quand on parle d’hé ré tiques, on les met tous

dans le mê me panier.

— C’est vrai, mais c’est là un des modes de diffusion

de l’hé ré sie et un des modes de sa destruction.

— Je ne comprends plus de nouveau.

— Mon Dieu, que c’est difficile. Bon. Mets-toi dans la

peau d’un ré formateur des moeurs: tu ré unis une poigné e

de compagnons sur la cime d’un mont, pour vivre dans la

pauvreté. Et peu aprè s tu vois que beaucoup viennent à

toi, mê me de terres lointaines, et te considè rent comme

un prophè te, ou un nouvel apô tre, et te suivent.

Viennent-ils vraiment pour toi ou pour ce que tu dis?

— Je ne sais pas, je l’espè re. Pour quoi, sinon?

— Parce qu’ils ont entendu de la bouche de leurs

pè res des histoires d’autres ré formateurs, et des lé gendes

de communauté s plus ou moins parfaites, et ils pensent

que celle-ci est celle-là et celle-là, celle-ci.

— Ainsi tout mouvement hé rite des enfants d’autrui.

— Certes, parce qu’y affluent en grande partie les

simples, qui n’ont pas de finesse doctrinale. Et pourtant

les mouvements de ré forme des moeurs naissent en des

lieux diffé rents, de faç on diffé rente et prennent leurs

racines dans diffé rentes doctrines. Par exemple, on

confond souvent les cathares et les vaudois. Mais entre

eux, c’est le jour et la nuit. Les vaudois prê chaient une

ré forme des moeurs à l’inté rieur de l’É glise, les cathares

prê chaient une É glise diffé rente, une vision de Dieu et de

la morale diffé rente. Les cathares pensaient que le monde

é tait divisé entre les forces opposé es du bien et du mal, et

ils avaient constitué une É glise où l’on distinguait les

parfaits des simples croyants, et ils avaient leurs

sacrements et leurs rites; ils avaient é tabli une hié rarchie

trè s rigide, presque dans la mê me mesure que notre

sainte mè re l’É glise et ils ne songeaient nullement à

dé truire toute forme de pouvoir. Ce qui t’explique

pourquoi des hommes de commandement, des gros

proprié taires, des feudataires adhé rè rent aux cathares.

Ils ne songeaient pas non plus à ré former le monde, parce

que l’opposition entre bien et mal pour eux ne pourra

jamais se ré duire. Les vaudois, au contraire (et avec eux

les disciples d’Arnaud ou les pauvres de Lombardie),

voulaient bâ tir un monde diffé rent sur un idé al de

pauvreté ; ils accueillaient ainsi les dé shé rité s, et vivaient,

en communauté, du travail de leurs mains. Les cathares

refusaient les sacrements de l’É glise, pas les vaudois qui

refusaient seulement la confession auriculaire.

— Mais alors pourquoi les confond-on et en parle-ton

comme de la mê me male plante?

— Je te l’ai dit, ce qui les fait vivre c’est aussi ce qui

les fait mourir. Ils s’enrichissent de simples qui ont é té

stimulé s par d’autres mouvements et qui croient qu’il

s’agit toujours du mê me mouvement de ré volte et

d’espé rance; et ils sont dé truits par les inquisiteurs qui

attribuent aux uns les fautes des autres, et si les

sectateurs d’un mouvement ont commis un crime, ce

crime sera attribué à chacun des sectateurs de chacun des

mouvements. Les inquisiteurs ont tort selon la raison,

parce qu’ils assemblent dans le mê me fagot des doctrines

contrastantes; ils ont raison selon le tort des autres, car

dè s l’instant où naî t un mouvement, des disciples

d’Arnaud par exemple, dans une ville, y convergent aussi

ceux qui auraient é té ou avaient é té cathares ou vaudois

ailleurs. Les apô tres de fra Dolcino prê chaient la

destruction physique des clercs et des seigneurs, et

commirent quantité de violences; les vaudois sont

contraires à la violence, et les fraticelles aussi. Mais je suis

certain qu’au temps de fra Dolcino convergè rent dans son

groupe beaucoup de ceux qui avaient dé jà suivi la

pré dication des fraticelles ou des vaudois. Les simples ne

peuvent pas choisir leur hé ré sie, Adso, ils s’agrippent à

qui prê che dans leur contré e, à qui passe par le village ou

traverse la place. C’est sur cela que tablent leurs ennemis.

Pré senter aux yeux du peuple une seule hé ré sie, qui ira

mê me jusqu’à conseiller tout à la fois et le refus du plaisir

sexuel et la communion des corps, c’est de bonne rè gle

pour un pré dicateur: parce qu’on montre les hé ré tiques

comme un unique embrouillamini de diaboliques

contradictions qui offensent le sens commun.

— Il n’y a donc pas de rapport entre eux, et ce n’est

que par ruse du dé mon qu’un simple qui eû t voulu ê tre

joachimite ou spirituel tombe entre des mains de cathares

ou vice versa?

— Eh non, il n’en va pas ainsi. Essayons de

recommencer du dé but, Adso, et je t’assure que je tente

de t’expliquer quelque chose dont moi non plus je ne crois

pas possé der la vé rité. Je pense que l’erreur est de croire

que d’abord vient l’hé ré sie, et ensuite les simples qui s’y

donnent (et s’y damnent). En vé rité, viennent d’abord la

condition des simples, et ensuite l’hé ré sie.

— Et comment cela?

— Tu as une vision claire de la construction du

peuple de Dieu. Un grand troupeau, des brebis bonnes, et

des brebis mé chantes, surveillé es par des mâ tins, des

guerriers, autrement dit le pouvoir temporel, l’empereur

et les seigneurs, sous la houlette des pasteurs, les clercs,

les interprè tes de la parole divine. L’image est limpide.

— Mais elle n’est pas vraie. Les pasteurs luttent

avec les chiens car chacun des deux partis veut les droits

de l’autre.

— C’est vrai, et c’est cela pré cisé ment qui rend la

nature du troupeau impré cise. Perdus comme ils le sont à

se dé chirer tour à tour, chiens et pasteurs n’ont plus cure

du troupeau, dont une part reste exclue.

— Comment exclue?

— En marge. Les paysans ne sont pas des paysans,

parce qu’ils n’ont pas de terre ou parce que celle qu’ils ont

ne les nourrit pas. Les citadins ne sont pas des citadins,

parce qu’ils n’appartiennent ni à un art ni à une autre

corporation, ils sont le menu peuple, la proie de tous. Tu

as vu parfois dans les campagnes des groupes de

lé preux?

— Oui, une fois j’en vis cent ensemble. Difformes, la

chair en dé composition et toute blanchâ tre, sur leurs

bé quilles, les paupiè res enflé es, les yeux sanguinolents, ils

ne parlaient ni ne criaient: ils couinaient, comme des rats.

— Ils sont pour le peuple chré tien les autres, ceux

qui se trouvent en marge du troupeau. Le troupeau les

hait, eux haï ssent le troupeau. Ils nous voudraient tous

morts, tous lé preux comme eux.

— Oui, je me rappelle une histoire de roi Marc qui

devait condamner Iseult la belle et la faisait monter sur le

bû cher, quand arrivè rent les lé preux qui dirent au roi que

le bû cher é tait une peine bien lé gè re et qu’il en existait

une bien plus lourde. Et ils lui criè rent: donne-nous

Iseult, qu’elle nous appartienne à nous tous, le mal allume

nos dé sirs, donne-la à tes lé preux, vois, nos hardes collent

à nos plaies qui suintent, elle qui auprè s de toi prenait

plaisir aux riches é toffes doublé es de vair et de bijoux,

quand elle verra ta cour des lé preux, quand elle devra

entrer dans nos masures et se coucher avec nous, alors

elle reconnaî tra vraiment son pé ché et regrettera ce beau

feu de ronces!

— Je vois que pour ê tre un novice de saint Benoî t, tu

n’en as pas moins de curieuses lectures », railla

Guillaume, et moi je rougis, car je savais qu’un novice ne

devrait pas lire des romans d’amour, mais entre nous,

jeunes gars, ils circulaient au monastè re de Melk et nous

les lisions la nuit à la lumiè re d’une chandelle. Peu

importe, reprit Guillaume, tu as compris ce que je voulais

dire. Les lé preux exclus voudraient entraî ner tout le

monde dans leur ruine. Et ils deviendront d’autant plus

mé chants que tu les excluras davantage, et plus tu te les

repré sentes comme une cour de lé mures qui veulent ta

ruine, plus ils seront exclus. Saint Franç ois le comprit

parfaitement, et son choix premier fut d’aller vivre parmi

les lé preux. Point ne change le peuple de Dieu si on ne

ré intè gre dans son corps les é marginé s.

Mais vous parliez d’autres exclus, ce ne sont pas les

lé preux qui composent les mouvements hé ré tiques.

Le troupeau est comme une sé rie de cercles

concentriques, depuis les plus larges distances du

troupeau jusqu’à sa pé riphé rie immé diate. Les lé preux

sont le signe de l’exclusion en gé né ral. Saint Franç ois

l’avait compris. Il ne voulait pas seulement aider les

lé preux, car son action se serait ré duite à un bien pauvre

et impuissant acte de charité. Il voulait signifier autre

chose. T’a-t-on raconté son prê che aux oiseaux?

— Oh oui, j’ai entendu cette trè s belle histoire et j’ai

admiré le saint qui jouissait de la compagnie de ces

tendres cré atures de Dieu, dis-je avec grande ferveur.

— Eh bien, on t’a raconté une histoire fausse,

autrement dit l’histoire que l’ordre est en train de

reconstruire aujourd’hui. Quand Franç ois parla au peuple

de la ville et à ses magistrats et qu’il vit que ceux-ci ne le

comprenaient pas, il sortit vers le cimetiè re et se mit à

prê cher aux corbeaux et aux pies, aux é perviers, à des

oiseaux de proie qui se nourrissaient de cadavres.

— Quelle horreur, dis-je, il ne s’agissait donc pas de

doux passereaux!

— C’é taient des oiseaux de proie, des oiseaux exclus,

comme les lé preux. Franç ois pensait sû rement à ce verset

de l’Apocalypse qui dit: « Je vis un Ange, debout sur le

soleil, crier d’une voix puissante à tous les oiseaux qui

volent à travers le ciel: Venez, ralliez le grand festin de

Dieu! Vous y avalerez chairs de roi, et chairs de grands

capitaines, et chairs de hé ros, et chairs de chevaux avec

leurs cavaliers, et chairs de toutes gens, libres et esclaves,

petits et grands! »

— Franç ois voulait-il donc inciter les exclus à la

ré volte?

— Non, ce fut plutô t l’oeuvre de Dolcino et des siens.

Franç ois voulait rappeler les exclus, prê ts à la ré volte,

pour faire partie du peuple de Dieu. Pour recomposer le

troupeau, il fallait retrouver les exclus. Franç ois n’a pas

ré ussi, et je te le dis avec amertume. Pour ré inté grer les

exclus il devait agir à l’inté rieur de l’É glise, pour agir à

l’inté rieur de l’É glise il devait obtenir la reconnaissance de

sa rè gle, dont il sortirait un ordre, et un ordre, comme il

arriva, aurait recomposé l’image d’un cercle, au bord

duquel se trouvent les exclus. Et alors tu comprends,

maintenant, pourquoi il y a les bandes des fraticelles et

des joachimites, qui rassemblent aujourd’hui autour d’eux

les exclus, une fois de plus.

— Mais nous n’é tions pas en train de parler de

Franç ois, plutô t de l’hé ré sie comme produit des simples et

des exclus.

— En effet. Nous parlions des exclus du troupeau des

brebis. Des siè cles durant, tandis que le pape et

l’empereur se dé chiraient dans leurs diatribes de

puissants, ils ont continué à vivre en marge, eux les vrais

lé preux dont les lé preux ne sont que la figure placé e là

par Dieu pour que nous comprenions cette admirable

parabole, et disant « lé preux » nous comprenions:

« exclus, pauvres, simples, dé shé rité s, dé raciné s des

campagnes, humilié s dans les villes ». Nous n’avons pas

compris, le mystè re de la lè pre est demeuré pour nous

une obsession parce que nous n’en avons pas reconnu la

nature de signe. Exclus qu’ils é taient du troupeau, ces

derniers ont é té prê ts à é couter, ou à produire, toute

pré dication qui, se ré fé rant à la parole de Christ, mettrait

de fait sous accusation le comportement des chiens et des

pasteurs, et promettrait qu’un jour ils seraient punis.

Cela, les puissants l’ont toujours compris. La ré inté gration

des exclus imposait la ré duction de leurs privilè ges, raison

pour quoi les exclus qui prenaient conscience de leur

exclusion se voyaient taxé s d’hé ré tiques,

indé pendamment de leur doctrine. Et eux, de leur cô té,

aveuglé s par leur exclusion, n’é taient au vrai inté ressé s

par aucune doctrine. L’illusion de l’hé ré sie, c’est ç a. Tout

un chacun est hé ré tique, tout un chacun est orthodoxe, la

foi qu’un mouvement offre ne compte pas, compte

l’espé rance qu’il propose. Toutes les hé ré sies sont le

pennon d’une ré alité de l’exclusion. Gratte l’hé ré sie, tu

trouveras le lé preux. Chaque bataille contre l’hé ré sie ne

tend qu’à ç a: que le lé preux reste tel. Quant aux lé preux

que veux- tu leur demander? Qu’ils distinguent dans le

dogme trinitaire ou dans la dé finition de l’eucharistie ce

qui est juste de ce qui est erroné ? Allons, Adso, ce sont là

jeux pour nous, hommes de doctrine. Les simples ont

d’autres chats à fouetter. Et remarque que leurs

problè mes, ils les ré solvent tous d’une faç on bancale. Ainsi

deviennent-ils des hé ré tiques.

— Mais pourquoi certains les appuient-ils?

— Parce qu’ils servent leur jeu, qui rarement

concerne la foi, et plus souvent la conquê te du pouvoir.

— C’est pour cela que l’É glise de Rome accuse

d’hé ré sie tous ses adversaires?

— C’est pour cela, et c’est pour cela qu’elle reconnaî t

comme orthodoxie l’hé ré sie qu’elle peut remettre sous

son propre contrô le, ou qu’elle doit accepter parce qu’elle

est devenue trop forte, et qu’il ne serait pas bon de l’avoir

comme antagoniste. Mais il n’est point de rè gle pré cise,

cela dé pend des hommes, des circonstances. Ce qui vaut

aussi pour les seigneurs laï cs. Il y a cinquante ans, la

commune de Padoue é mit une ordonnance où il é tait dit

que qui tuait un clerc se voyait condamné à l’amende d’un

gros denier...

— Rien!

— Pré cisé ment. Faç on d’encourager la haine

populaire contre les clercs. La ville é tait en lutte avec

l’é vê que. Alors, tu comprends pourquoi, jadis, à Cré mone

les fidè les de l’empire aidè rent les cathares, pas pour des

raisons de foi, mais pour mettre en embarras l’É glise de

Rome. Parfois les magistratures citadines encouragent les

hé ré tiques parce qu’ils traduisent l’É vangile en langue

vulgaire: le vulgaire est dé sormais la langue des villes, le

latin la langue de Rome et des monastè res. Ou encore, ils

appuient les vaudois parce qu’ils affirment que tous,

hommes et femmes, petits et grands, peuvent enseigner

et prê cher; et l’ouvrier qui est disciple, dix jours plus tard

cherche son pair pour devenir son maî tre...

— Et ce faisant, ils é liminent la diffé rence qui rend

irremplaç ables les clercs! Mais alors comment se fait-il

donc que ces mê mes magistratures citadines se ré voltent

contre les hé ré tiques et prê tent main-forte à l’É glise pour

les faire brû ler?

— Parce qu’ils se rendent compte que leur expansion

ira jusqu’à mettre en crise les privilè ges des laï cs qui

parlent en vulgaire. Au concile du Latran de 1179 (tu vois

que ce sont des histoires qui remontent à presque deux

cents anné es), Walter Map mettait dé jà en garde contre

ce qui adviendrait si l’on donnait cré dit à ces hommes

idiots et illettré s qu’é taient les vaudois. Il dit, s’il m’en

souvient bien, qu’ils n’ont aucune demeure fixe, circulent

pieds nus sans rien possé der, mettant tout en commun,

suivant nus Christ nu; ils commencent maintenant sur ce

mode trè s humble car ils sont exclus, mais si on leur laisse

trop d’espace, ils chasseront tout le monde. C’est

d’ailleurs pour cela que les villes ont favorisé les ordres

mendiants, et nous franciscains en particulier: parce que

nous permettions d’é tablir un rapport harmonieux entre

besoins de pé nitence et vie citadine, entre l’É glise et les

bourgeois qui s’inté ressaient à leurs marché s...

— On a atteint l’harmonie, alors, entre l’amour de

Dieu et l’amour des trafics?

— Non, les mouvements de renouvellement spirituel

se sont bloqué s, ils se sont canalisé s dans les limites d’un

ordre reconnu par le pape. Mais ce qui serpentait dans

l’ombre n’a pas é té canalisé. Cela a fini d’un cô té dans les

mouvements des flagellants qui ne font de mal à

personne, dans les bandes armé es comme celles de fra

Dolcino, dans les rites de sorcellerie comme ceux des

frè res de Montfaucon dont parlait Ubertin...

— Mais qui avait raison, qui a raison, à qui la faute?

— Tous avaient leurs raisons, ils se sont tous

trompé s.

— Mais vous, criai-je presque dans un é lan de

ré bellion, pourquoi ne prenez-vous pas position, pourquoi

ne me dites-vous pas où est la vé rité ? »

Guillaume resta un bon moment en silence, é levant

vers la lumiè re le verre auquel il travaillait. Puis il

l’abaissa sur la table et me montra, à travers la structure

vitreuse, un fer de travail: « Regarde, me dit-il, que voistu

? »

— Le fer, un peu plus grand.

— Voilà, le maximum qu’on puisse faire, c’est

regarder mieux.

— Mais c’est toujours le mê me fer!

— Le manuscrit de Venantius aussi sera toujours le

mê me manuscrit quand j’aurai pu le lire grâ ce à ce verre.

Mais sans doute, quand j’aurai lu le manuscrit, connaî traije

mieux une partie de la vé rité. Et peut-ê tre pourronsnous

rendre meilleure la vie de l’abbaye.

— Mais cela ne suffit pas!

— Je t’en dis plus qu’il ne semble, Adso. Ce n’est pas

la premiè re fois que je te parle de Roger Bacon. Ce ne fut

peut-ê tre pas l’homme le plus sage de tous les temps,

mais moi j’ai toujours é té fasciné par l’espé rance qui

animait son amour pour la science. Bacon croyait à la

force, aux besoins, aux inventions spirituelles des simples.

Il n’eû t pas é té un bon franciscain s’il n’avait pas pensé

que les pauvres, les dé shé rité s, les idiots et les illettré s

parlent souvent avec la bouche de Notre Seigneur. S’il

avait pu les connaî tre de prè s, il aurait é té plus attentif

aux fraticelles qu’aux provinciaux de l’ordre. Les simples

ont quelque chose de plus que les docteurs, qui souvent se

perdent à la recherche des lois les plus gé né rales. Ils ont

l’intuition de l’individuel. Mais cette intuition, toute seule,

ne suffit pas. Les simples é prouvent une vé rité à eux,

peut-ê tre plus vraie que celle des Pè res de l’É glise, mais

ensuite ils la consument en gestes irré flé chis. Que faut-il

faire? Donner la science aux simples? Trop facile, ou trop

difficile. Et puis quelle science? Celle de la bibliothè que

d’Abbon? Les maî tres franciscains se sont posé ce

problè me. Le grand Bonaventure disait que les sages

doivent amener à une clarté conceptuelle la vé rité

implicite dans les gestes des simples...

— Comme le chapitre de Pé rouse et les doctes

mé moires d’Ubertin qui transforment en dé cisions

thé ologiques l’appel des simples à la pauvreté, dis-je.

— Oui, mais tu l’as vu, cette transformation a lieu en

retard et, quand elle a lieu, la vé rité des simples s’est dé jà

transformé e en la vé rité des puissants, bonne davantage

pour l’empereur Louis que pour un frè re de pauvre vie.

Comment rester proche de l’expé rience des simples en en

gardant, pour ainsi dire, la vertu opé rative, la capacité

d’opé rer pour la transformation et l’amé lioration de leur

monde? C’é tait le problè me de Bacon: « Quod enim

laicali ruditate turgescit non habet effectum nisi

fortuito{153} », disait-il. L’expé rience des simples a des

issues sauvages et incontrô lables. « Sed opé ra sapientiae

certa lege vallantur et in finem debitum efficaciter

diriguntur{154} » Ce qui revient à dire que, fû t-ce dans la

direction des choses pratiques, qu’il s’agisse de la

mé canique, de l’agriculture ou du gouvernement d’une

ville, il faut une sorte de thé ologie. Il pensait que la

nouvelle science de la nature devait ê tre la nouvelle

grande entreprise des doctes pour coordonner, à travers

une connaissance diffé rente des processus naturels, les

besoins é lé mentaires qui constituaient aussi

l’accumulation dé sordonné e, mais à sa faç on ré elle et

juste, des espoirs des simples. La nouvelle science, la

nouvelle magie naturelle. À part que pour Bacon cette

entreprise devait ê tre dirigé e par l’É glise et je crois que

tels é taient ses voeux parce qu’à son é poque la

communauté des clercs s’identifiait avec la communauté

des savants. Aujourd’hui, il n’en va plus ainsi, il naî t des

savants en dehors des monastè res, et des cathé drales, et

mê me des université s. Vois dans ce pays par exemple, le

plus grand philosophe de notre siè cle n’a pas é té un



  

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